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Jusselin, Kiaurice
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Helvetius et I-Sadame
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Pompadour
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EXTRAIT
DE
La Révolution dans la Sarthe
et les départements voisins
Tome VIII, fascicule 1, Janvier-Mars 1913.
MAUKICK JUSSELIN
Ahcuiviste d'ëure-et Loir
HELVETIUS
ET
MADAME DE POMFADOUR
' ' *' PROPOS DU LIVRE ET DE L'AFFAIRE
iï
DE L'ESPRIT »
{D'après des lettres inédites d'JIelvetius et du Père Plesse)
1758-1761
LE MANS
ASSOCJATION OUVIllÈRE DE L'IMPRIMERIE DROUIN
r, — RIK DU PORC-fiPIG - 5
TOUS TJROITS RRSERTTÉa
HELVETILS ET MADAME IJE l'OMl'ADOllt
■JHBlUmKliURI-JSiwi .„ . .■«^•^&i?fSSfe,*i'it#^
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V-^ ',7i./i,-'7iKt,.(in.
I. — POMTIIMT |l'l!i;i.VKTMS
Oravii chci; Aiiffusle dn Saint Aiiliin, iTapirs Lniiii \litliol \ anio
HELVETÏÏIS ET MADAME DE POMPADOUR
/.v' A^ROPOS DU LIVRE ET DE L'AFFAIRE
\ /''/vi)E L'ESPRIT »
{D' aprhï'àesjmtrcs inédites d'Helvetius et du Père P/e.fse)
1758 - 1761
La vie de Claude-Adrien Ilelvetius (1713-1771 ), fils du mé-
decin de Marie Leczinska, fermier général de 1738 à 17ol;
maître d'hôtel de la reine (1749-1759), auteur du célèbre
livre JJe l'Esprit, condamné par l'Eglise et le Parlement, du
livre Z)m Bonheur ei du Traité de i'IIomme,œnvTes Tposlhu-
mes(1772), est l'une des plus curieuses qu'il soit possible
d'étudier parce que la nature et la destinée firent de cet
homme l'un des êtres les plus complets que l'on puisse
concevoir au moment même où L'eftbrt accumulé de plu-
sieurs siècles créait une civilisation qui s'impose à notre
admiration et à l'époque où vécurent des hommes d'un
génie souverain dont la pensée inspira celle de nos pères et
domine encore la nôtre, même à notre insu. Les histo-
riens de la Révolution placent li'ailleurs Helvctius parmi
les morts illustres qui gouvernaient les vivants en 1789 (1)
(t) A. Aulard, Hist. politique de la Révolution française,
Paris, 4901, gr. in 8, page 3.
1
0 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOUK
et M. Bruneticre reconnaît que « dans la formation de
l'esprit de nos démocraties autoritaires ni Voltaire, ni
Rousseau, ni Montesquieu, ni Diderot, n'ont exercé d'in-
fluence comparable à celle d'Hclvetius (li. »
Hclvetius (2) était venu au monde en janvier ITlii, au
(I) Sur les chemins de la croyance. 1905. p. "!).
(i) Sur Helvetius, consukcr les ouvrages suivants : l^anson ((jiislave),
ManU'^t bihlinf/raphique de la littérature française moderne, III.
/Jia;-/j«i<j'me5iéc/e,Pan's,101l,in-8o. p.81-4-SlU,iioll -2G0.— 112S2: —
Keim (.Xl'ngrt), Helretijis, sa vie et sou œuvre d'après ses ouvrarfes,
des écrits divers et des documents inédits, l'aris 1907, in-8" ; —
Keim (Alhert), Notes de Li main d'Helve'ius. publiées d'ap'és un
manuscrit inédit, aven une introduction et des commentaires,
Paris, 1907, in-S» (un fac-similé de l'écriture d'Hclvetius) ; Keim
(.\il)ert), llalvelius (Collection îles plus belles pages, publiée par le
Mercure à e France.). Paris. 1909, int6 fportrait dllelvetius d'après
^'anlDigitiz^'by thé' Internet Afetiivfe te^t^^ei intro-
ductioi^V ' >■ ' i i 'I 1 . -^ . ;\ -Il ; ^ 'i portraits (Helve-
tius daiulpi 2009. WithfUWdiPig trOm i Hclvetius. p. 112.
Madame llclyiyi .-^ 1 r iv~ niu iMiii iinv le la collection Alfred
Dutens, p. G7UfllVQrSltyi.0t.iOltaVUa .1.). Le bon Helvetius et
l'affaire de l'esprit (avec dnrumçnls inédits), ilans la Revue hebdo-
muiaire. 18^ année, n» 24. 12 jiiinl909, p. 180-211 (portrait d'il .Ive-
lius d'après Van I..00, de Mi"' Hclvetius i'igée, d'après \\n pastel appar-
tenant à M. le marquis de Mun. photogravure du cliiUean de Von-) ;
— Houjon (Henry), llelvelius, dans Ilisioria. n" 25. du 0 décembre
1910, p. 10-17 (portrait d'Hclvetius d'après Van-Loo). — Michel
(André), Les bustes d'/Jelnelius et de Males/ierhes au mus/'e du
Louvre, dans les musé's de France, l. Il, 1912. n' 3, p. 41-42,
(planche XllI, buste d'Helvelins fait post mortem, en 1772, pour ma-
dame Helvetius. par J. J. Caffieri. ciiché Braun, pliototypic Longuet) ;
Michel i.'Vndré), Les accroissements dndé/iartemen/ des sculptures...
au .Mustk du Louvre, dans la dacetle des licaitx-Arts, 1912, p.
:in8.3in ^-eproduclion du buste d'ifolvétjus par Cafliori. p. 308) ; —
Voir aussi : .loannis Guigaril, Imiiculeur du .Mercure de France
(Paris 18fi9, in-8). p. 70 et DevillH (Etienne), Index du Mercure de
France, 1072 is:i3, Paris, !9I0, in-1", p. 110 (indication des por-
traits d'Helvelins par L. .M. Van-Loo nu salon de 1753 ; — gravé par
Saint-Aubin — peint par Garnerey, d'après Van-Loo, gravé par.Mlix)
et. pour l'ensemble dos portraits : Iluplessis (Georges) et Hial
(Georges), Catalogue de la coll. des portraits français et étran-
i/ers consei-vi's au département des Fstamjyes de la lîibliot/iéque
nationale, i. l\, Paris, )si)9, in-80, n"2l09l et ss. (23 numéros),
p. 3S3-3Sti.
http://www.archive.org/(details/helvetiusetma(damOOjussuoft
A PROPOS DU LIVRE ET DE L AFFAIRE U DE L ESPRIT » 7
temps de la Régence, la même année que Condillac, c'est-
à-dire deux ans après Diderot, trois après Rousseau,
quatre après Hume, huit après Buffon, vingt-et-un ans
après Voltaire et vingt-six après Montesquieu. D'Alem-
l)crt devait naître en 1717, Bonnet en 1720, d'Holbach
en 1723. Le roi Louis \IV, le métaphysicien Malcbranche
meurent on 171i). D'autre part la vie d'Helvetius (jan-
vier 1715, décembre 1771) coïncide presque avec les
années de règne de Louis XV (septembre 171u, mai 1774).
Tout homme désirant, comme le voulut Helvetius, vivre
ardemment et pénétrer profondément la vie de son
temps devait nécessairement subir l'influence d'un tel
milieu. Aussi Helvetius, qui croyait à cette influence,
nous apparaît-il comme l'un des plus remarquables re-
présentants de son époque, de ce xviii' siècle qui, sous
les apparences charmantes de la joie la plus frivole, ca-
chait le désir inquiet de résoudre les problèmes sociaux
dont la solution immédiate aurait évité le grand drame
d'humanité que tous les bons esprits pressentaient.
En dehors des influences étrangères, Helvetius trouvait
en lui-même assez d'éléments pour affirmer sa personna-
lité. Descendant d'une famille d'illustres savants et de
médecins connus par leurs bienfaits, il continuait une
tradition de travail et de recherches, de savoir pratique
et positif, d'audace intellectuelle et de générosité. Son
physique ne le cédait en rien à son intelligence et à son
bon cœur et lui valut les hommages les plus flatteurs et
les succès les plus enviables (Planche 1).
En 1738, l'année où Montesquieu publie ses Lettres
Persanea, Helvetius, âgé seulement de 23 ans, obtint
une place de fermier-général, grâce à l'influence de son
père Jean-Claude-Adrien, médecin de la reine Marie
Leczinska depuis 1728. Ajoutant à son charme personnel
le pouvoir infini de l'argent, Helvetius fut l'un des hom-
mes les plus en vue parmi la société brillante de son
8 IIELVETIUS ET MADAME DE POMPAJJOl K
temps et il fut l'hôle désiré des salons des plus grands
noms de France et dos somptueux hôtels des maîtres de
l'argent, de ces financiers dont les de Concourt ont si
puissamment fait revivre la sérénité superbe (1). Lejcunc
fermier général fréquentait alors assidûment les coulisses
des théâtres et les tripots à la mode, mais on se ferait de
lui une idée incomplète et fausse si on le considérait
seulement comme un libertin dépensant sans compter
d'énormes revenus. Ces distractions n'excluaient pas les
goûts les plus sérieux. \u collège Louis-Ie-Crand, sous
la direction du Père Porée, llelvelius s'était pénétré de
l'amour des lettres et un désir profond de gloire le pous-
sait vers la littérature et vers tous ceux qui brillaient
alors dans le monde savant et lettré. Convive assidu aux
soupers philosophiques du Caveau. Hclvctius fréquentait
aussi très régulièrement les salons célèbres où se réunissait
l'élite de la société intellectuelle, mais il aimait passer
inaperçu, écoutant beaucoup et parlant peu, se rensei-
gnant sur les mœurs et les idées nouvelles et fécondes
qu'il s'assimilait. Les relations très amicales qu'il entre-
tenait avec Bufl'on, Montesquieu, Voltaire et le vieux
Fontenclle, alors l'une des forces de la pensée française,
eurent sur lui la plus heureuse influence ; mais les visites
qu'il rendait à ces grands esprits ne furent bientôt plus
l'hommage d'un élève à ses maîtres, mais le besoin mu-
tuel d'hommes qui savaient s'apprécier. C'est qu'en effet la
valeur personnelle d'Ilelvetius ne larda pas ?i s'affirmer et
sa pensée se révèle déjà fortement et [)resquc définitive-
ment constituée, avec toute sa profondeur et son origina-
lité, dans une lettre écrite, en 1748, à Montesquieu, au
sujet du manuscrit de ['Esprit ih.t lois que celui-ci lui
avait communique avant rlc l'envoyer à l'impression (2).
(1) Goncoiii-l (!•;. el J. île), Madame de Pomptidnnr, Paris, 1888,
in-i", i>. 4.
(2) Cr. Keiin (Albert), Ih.lvetius, sa vie et ses œuvres, p. ITii et ss.
A l'UOl'OS nu LlVUli lîT DE l'aFFAIIIB U DE l'eSPUIT » 9
Abandonnant dans leurs cartons quelques essais poé-
tiques dont il avait soumis les éhauches à Voltaire, Hel-
vctius s'orientait progressivement vers les conceptions
politiques et sentait que la nécessité de créer une œuvre
utile au bien pul)lic s'imposait à sa conscience; mais il
fallait d ajjord organiser délinilivement sa vie. Il acheta,
en 1749, la charge de mailre d'hôtel de la reine qui,
sans exiger beaucoup de service, lui laissait l'emploi de
son temps et augmentait son crédit et ses relations, c'est-
à-dire, pour sa pensée, ses sujets d'observations. Deux
ans après, à 3G ans, le 17 août 17i>l, il épousa AHne-Ca-
therine de Ligniville d'Autricourt, cousine du duc de
Choiseul, appartenant à une famille de la plus haute no-
blesse de Lorraine, mais assez dépourvue de fortune (1).
Cette jeune femme, élevée dans le salon très littéraire de
sa tante. M"" de Grafigny (2) où on lui donnait le sur-
nom familier de « Minette », unissait la plus grande dis-
tinction du creur et de l'esprit à une beauté rare iPl. II)
mais toujours modeste malgré les hommages qu'on lui
prodiguait. Son âge, 32 ans, excluait toute frivolité, et très
dignement elle joignit sa destinée à celle d'un homme
qui l'épousait par affection et qu'elle était tout à fait ca-
pable de comprendre, d'estimer et de rendre heureux. Peu
après, Hcivetius vendit sa charge de fermier général et,
soit à la campagne, dans ses domaines de Voré (3) et de
Lumigny (4), soit à Paris, en son hôtel de la rue Saint-
(1) Cf. p. 6, note i et Gnillois (.\ntoine), Le falon de Madame
Helvetitis, Paris, 189-», in- 18 (porlrait de Madame Helvetius d'après
la nniniatiire de la colleclion .Ml'red l)ii(cns).
(2) Sur Madame de Grafigny, cf. .Noël (G.), ffne « primitive »
oubliée de l'école des cœurs sensibles. Madame de Grafigny (1695-
17.^8), Paris. Pion, lOKJ, in-8o.
(1^) Chàleau, commune de Rémalard, ch. 1. de canton, arr. Mor-
lapne, Orne.
(4) Commune du canton dn Un*iy, arr. Coulommier.'î, Seinp-et-
Marne.
10 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOLR
Anne, il continua, parmi les hommes et les livres, la
« chasse aux idées > en vue du grand ouvrage politique
qu'il portait en lui. Tous les mardis, à Paris, les esprits
indépendants se pressaient dans son salon célèbre, et
lui-même avait à cœur d'aller au devant des gens de
mérite, de les découvrir et de les aider avec la plus par-
faite délicatesse, si bien que cette exceptionnelle généro-
sité de la part d'un homme aussi utilitaire nous permet
d'entrevoir la possibilité d'un humanitarisme aussi pur
dans l'essor de l'intelligence que dans les élans spontanés
de la sensibilité.
Ilelvetius travaille et l'heure qu'il a choisie pour s'im-
poser cet effort est pour l'évolution de la pensée fran-
çaise un moment décisif. La lutte contre les idées et les
institutions tradiliojmelles est engagée de tous côtés,
tandis qu'à l'extérieur la nation subit des défaites et des
traités de paix désastreux et qu'à l'intérieur l'Eglise et le
Parlement se débattent dans des querelles acharnées à
propos de la constitution Unigenitus, en face du pouvoir
royal indifférent ou capricieux et sous les yeux des Jé-
suites qui dirigent tout mais seront bientôt vaincus eux-
mêmes. Pendant ce temps La Metlrie publie son Histoire
naturelle de l'dme (174u) ; l'abbé de Gondillac son Essai
sur l origine des connaissances humaines (174G) ; Mon-
tesquieu son Esprit des Lois (1748) ; Diderot sa Lettre
sur les aveugles (1749) ; Voltaire son Siècle de
Louis XIV (17ijl) et VEncgclopédie commence à pa-
raître (1751), bientôt suivie des premiers traités écono-
miques de Quesnay (17;)r)), médecin de M"'" de Pompa-
dour depuis 1749 et créateur du système physiocratique.
Dans l'ombre enfin, insaisissable, mais d'autant plus
formidable, la Franc-Maçonnerie se répand malgré les
anathèmes de Clément Xll (Bulle In r/ni/icnti iiposlola-
tus spécula, 24 avril 17;W) et de Benoit \.IV (Bulle Pro-
ridas Homnnorum /'nu/i/iru/n, li) juin •17i'tl ) et les or-
A l'HIll'OS I)t LlVHlî ET Dli l'aFKAIBE « DE l" ESPRIT )) 11
doniiances du lieutenant gcncMul de police (14 sept. 1738).
Toutes les classes de la société se coudoient fraternelle-
ment dans les F.ogcs et mettent on pratique les principes
d'égalité fornnilés dans les livres. La réalisation des idées
insensiblement se prépare. On compte à Paris une tren-
taine de Loges en 17i>0, il y en aura le double dix ans
après et plus de cent en 1770. Helvctius lui-même est
franc-maçon (1).
L'ancien fermier général, le maître-d'hôtel de la Reine,
met donc utilement à profit les loisirs de sa retraite
voulue et le manuscrit de son livre s'achève au début de
l'année 17^58. L'auteur a 43 ans. Lorsque La Mcttrie, dans
son Antisenèque ou Discours sur le bonheur, assure
qu' « avoir tout à souhait, heureuse organisation, beauté,
esprit, grâces, talons, honneurs, richesses, santé, plaisir,
gloire, tel est le bonheur réel et parfait », il semble qu'il
ait songé à la destinée de son contemporain Helvetius,
exceptionnellement heureux jusqu'au jour de lapparition
de son premier ouvrage qui, dit Charles Collé, devait
causer « une peine cruelle à son auteur d.
Le livre De l Esprit fut mis en vente à Paris, chez
Durand, libraire, rue du Foin, dès le milieu du mois de
juillet 17îi8 (2), mais Helvctius en avait distribué à ses
amis de nombreux exemplaires depuis le mois de juin.
L'édition princeps est un in-4" de 643 pages, ne portant
aucun nom d'auteur, mais tout le monde savait déjà
qu'Helvelius avait écrit l'ouvrage. Le « Privilège du Roi »
était daté du 12 mai et l'approbation de Jean-Pierre Tcrcier,
censeur de la Librairie, du 27 mai. L'auteur, qui ne se
faisait guère d'illusion sur le trouble dans lequel la lecture
de son livre ne manquerait pas de plonger certains
(1) Cf. Boni {S). La Franc-maçonnerie en Fm«ce,t.I (1908), p. 385.
(2) Journal de Barbier. Cf. .V. Kcim, op. cit., p. i'29.
12 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR
esprits, pouvait croire que l'ouvrage, ainsi revêtu de
toutes les garanties légales, serait à l'abri des poursuites
et des représailles possibles. Il n'en fut rien. Dès les
premiers jours d'août une grande partie de la société du
temps se déclarait scandalisée à la lecture du livre De
l'Esprit et tous les pouvoirs étaient ligués contre la
pensée de l'auteur. Les sanctions de l'autorité civile et de
l'autorité ecclésiastique se succédèrent :
Le 10 août 1758, un arrêt du Conseil d'Etat révoque
les « Lettres de privilège obtenues au Grand sceau « le
12 mai précédent ;
Le 1" septembre 17b8, l'ouvrage est déféré à la Fa-
culté de Théologie ;
Le 22 novembre 1758, un mandement de l'archevêque
de Paris, Christophe de Beaumont, condamne le livre ;
Le 23 janvier 1759, l'écrit est déféré au Parlement et
après le réquisitoire de l'avocat-général, Omer Joly de
Fleury, des commissaires sont désignés pour l'exa-
miner ;
Le 31 janvier 1759, après examen par des théologiens
et jugement des cardinaux inquisiteurs généraux (11 jan-
vier), un bref du pape Clément XIII porte condamnation
et prohibition du livre ;
Le G février 1759, un arrêt du Parlement porte con-
damnation du livre de V Esprit ;
Le 10 février 1759, le livre De l'Esprit est lacéré et
brûlé au pied du grand escalier du Palais.
Le 9 avril 1739, il est l'objet de la censure de la Fa-
culté de Théologie de Paris.
Tout pouvoir hésitant aime à trouver des coupables.
Or, en 1758, l'éncrvemcnt de tous les pouvoirs était à
son comble. L'état de l'esprit [)ublic ne révélait pas plus
de sérénité. A l'extérieur, on était vaincu partout, à
Rosbach (1757), à Crevelt (19 juin 1758), et nous per-
dions le Canada malgré Montcalm (capilulalion de Louis-
A PnOPOS DU LIVRE ET DE l'aFPAIRE <( DE l'eSPHIT » 13
bourg, (27 juillet i7ïi8). Le succès du duc d'Aij^uillon à
Sainl-Cast (4 sept. \T6H), ne pouvait faire oublier nos dé-
faites. A l'intérieur, Louis XV venait de prononcer la
disgrâce du Parlement (IT.'JG) et l'attentat de Damiens
(5 janvier 1757), attribué par les ennemis des « philo-
sophes » à « l'introduction dans les écrits et dans les
esprits d'une multitude de principes qui portaient les
sujets à la désobéissance et à la rébellion contre les sou-
verains », avait été suivi d'une déclaration royale por-
tant la peine de mort contre les auteurs, éditeurs et
colporteurs d'écrits hostiles ik la religion. Après tout cela
on ne peut s'étonner du sort subi par l'ouvrage d'Hel-
vetius et de la persécution qui l'atteint. C'est qu'en fait
« le livre De l'Esprit est bien, avant tout, un long et for-
midable réquisitoire contre le despotisme, contre la cour
elle funeste esprit de cour, contre les crimes et les abus
engendrés par l'absolutisme politique ou religieux » (1)
et lorsque l'avocat général Orner Joly de Fleury, com-
mençant son réquisitoire contre Y Esprit devant la Cour
de Parlement, toutes les Chambres assemblées, s'écriait :
I' Messieurs, la Société, l'Etat et la Religion se présentent
aujourd'hui a^u Tribunal de la .Justice pour lui porter
leurs plaintes », ce solennel homme de robe exprimait la
pensée d'un grand nombre de ses auditeurs, persuadés,
non sans raisons, que la Société du temps, l'Etat monar-
chique et la religion catholique étaient dangereusement
attaqués dans le terrible ouvrage du maître d'hôtel de la
reine.
L'intention d'Helvetius était de rechercher les con-
ditions du bonheur de l'humanité, mais il avait re-
marqué qu'on ne les peut entrevoir sans la connaissance
préalable et précise de l'homme en général. Le livre De
l'Esprit est donc l'introduction nécessaire à celte socio-
(t) Cf. Kcim (.Mliert), Ilciretiuf. sn vie et so7t œuvre, p. 233.
14 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOUU
logie qu'Helvctius voulait créer et, comme l'a fait remar-
quer Chaslellux, il est postérieur à V Esprit des Lois
dans l'ordre des temps, mais le précède immédiatement
dans l'ordre des idées. Les contemporains qui se sont
acharnés à mettre l'ouvrage à l'index ne l'ont point
approfondi, ne l'ont quelquefois pas lu. Ils ont parcouru
les premières pages ou l'ont condamné d'après des
extraits groupés tendancieusement, .\ussi, désirant seule-
ment faire connaître le rôle des contemporains dans la
destinée du livre Z>e /'/i.v/J/vV, nous aurons uniquement
égard ici à la façon dont ils ont compris l'ouvrage et
nous ne recommencerons pas une étude exacte que
d'autres ont définitivement faite. Ilelvetius veut persua-
der à ses lecteurs qu'en utilisant judicieusement les ten-
dances fondamentales de l'homme, en dirigeant l'amour
propre et les passions à l'utilité commune et au bien
public, en éduquant l'égoïsme, en considérant l'intérêt
personnel comme un moyen et non comme une fin, en
harmonisant proportionnellement à chaque être hiunain
les besoins qu'exige la nature, on peut réaliser le bon-
heur de la société ; mais de tout son livre ressort cette
affirmation qu'à celte harmonie vers laquelle l'humanité
entière se sent attirée s'opposent deux forces séculaires :
1 Eglise et la Monarchie absolue. Toutes les autres affir-
mations, quelque déconcertantes fussent-elles, auraient
été pardonnées, mais celles là ne ])Ouvaient l'être, puisque
Inus les pouvoirs. Eglise et Roi, étaient atteints, tous ceux
qui, eux aussi, avaient la prétention d'exister pour con-
duire les hommes à ce bonheur cherché par Helvetiiis.
Voilà la cause de toute la haine contre Hclvetius et de
ces terribles débals que l'on nomme l'u Affaire de l'Es-
prit /). Et ce qui montre bien que la pensée française est
à une heure décisive, c'est que, pour la majorité des
esprits, il faudra « parier », être pour ou contre le Livre,
être en un mot du côté de ceux ipii pri'parcnt la llévolu-
A PROPOS nu Livniî et de L'ArPAinE « de l'espiut 0 15
tion, ou du côté de ceux qui cornl).itlent les « philoso-
plies ». Il élait d'ailleurs facile de se faire une opinion,
car, en la ciiconslance, les idées directrices du parti
d'opi)Osition étaient nettement exprimées ; on les connaît
par le texte des condamnations portées contre VEspril.
Dans son mandement du 22 novembre 17îj8, l'archevè-
quc de Paris, Gliristoplie de Beaumont, déclare que
« ce Livre sélèvc avec hauteur contre toute la science
de Dieu (1). Il reproche à l'auteur de ne pas saisir la
différence infinie qui existe entre la tolérance ecclésias-
tique et la tolérance civile (2) et de professer une indif-
férence extrême è l'égard de toute religion et lui rap-
pelle « que le fond de toute législation vraicment salu-
taire au public et aux particuliers, estdanscc divin Livre
qui contient le Testament de J.-C, l'expression de ses
volontés, le corps de ses lois et le gage de ses pro-
messes ». Plus intransigeante encore que l'archevêque, la
Faculté de Théologie, dans sa censure du 9 avril 1759,
affirmait qu'en toutes ces questions il ne fallait pas se
laisser « emporter à tous les vents des opinions liumai-
nes », mais s'en remettre à l'Eglise : « il suffit de
sçavoir si elle a parlé, parce que quand elle a parlé (c'est
définitif), les recherches sont inutiles, la résistance est
une folie et le doute seul est un crime (3)./>e (]ua proinde
hoc uninn sciscitandum eut, utrum locuta si/, necne ;
quia ubi locuta sernel est, pliira inquirere supevfluuin,
nefas du/ufarc, .stu/tiim repugiiare (4). » Ces diverses
condamnations émanées du pouvoir ecclésiastique dé-
nonçaient aussi les atteintes portées par le livre De l'Es-
prit à l'autorité royale; quant aux défenseurs immédiats
du pouvoir monarchi(iue et en particulier l'avocat gé-
néral au Parlement, Omor .Tol\ de Flcnry. ils invoquaient
(1) Mandement, page'.».
(2) Ibidem, p. 9.
(3-4) Censure, ]). 2."), loxte IVanr;\is el latin.
16 HELVETIUS lîT MADAME I)E l'OMPADOLU
pour proscrire l'ouvrage les princiijcs religieux du
droit divin des rois et citaient les psaumes, le livre des
Rois, Saint-Paul et Terlulllen. D'autre part, les Jésuites
fo;nen talent dans la société civile une terrible exaspéra-
tion contre le maître d'hôtel de la Reine. L' « A/J'airi; de
l'Esprit » prenait une allure Ihéologique. Tous ceux qui
n'acceptaient pas la soumission absolue exigée par
l'Eglise au nom des grands principes étaient pour Hel-
vetius et tous les défenseurs du parti contraire les consi-
déraient bien sincèrement comme des êtres néfastes et
dangereux, mettant en péril la Société, l'Etat et la Re-
ligion. Les passions humaines étaient déchaînées autour
de la pensée de l'auteur du livre De l'Esprit,
Deux années et demie plus tard, dans une lettre à
M. -Moulloi^ (17G2, 1(5 févriei'i Jean-Jacques Rousseau
s'étonne de voir l'auteur du livre De l'Esprit vivre « en
paix dans sa Patrie » et, lorsque nous songeons aux
termes de la déclaration royale de 1757 portant la peine
de mort contre les auteurs d'écrits hostiles à la religion,
nous éprouvons le même sentiment que Rousseau. Sans
doute, les historiens d'Helvetius invoquaient, avec raison,
pour expliquer la fin de la persécution, la haute situa-
tion de l'auteur, les concessions qu'il fit sous forme de
rétractations, l'influence de son parent le duc de Choi-
seul, successeur du cardinal de Bcrnis, et les démarches
faites par sa mère auprès de la Reine qui estimait la
femme de son ancien médecin ; mais en nous rappelant
la puissance et l'acharnement de ses détracteurs, nous
étions en droit de supposer qu'IIelvetius avait eu besoin
d'un plus puissant appui. Des lettres inédites d'Helvetius,
conservées à la Bibliothèque de Chartres et ignorées
jusqu'à ce jour de tous les historiens, nous ap|irenncnt
que ce mystérieux protecteur fut Madame de Pompadour
et éclaircissenl cette complexe « AlTairc de l'Esprit ».
A l'iioi'Ds nu r.ivui', ht dk l'aikaihiî « de l'espmit ' 17
Ces lettres, au nombre de sept, sont reliées à la fin
d'un recueil in-quarto (1), couvert en veau, portant au dos
le titre : Pièces sur lu livhiî de l'Esphit, et sur le plat inté-
rieur un ex Ubria (PI. III, 2) sous lequel on lit, sur une
banderole: Ex unitisCoLLiN (2). Les armoiries sont repré-
sentées par un écu ovale sommé d'une couronne de
comte, avec en pointe la croix de l'Ordre de Saint Louis.
L'écusson ne montre qu'une couleur, l'azur du cliamp
du chef, et il s'agit plus ou moins d'une armoirie emblé-
matique. En y mettant les couleurs, on peut lire cette
armoirie : de gueules à trois étoiles d'argent, au coq
hardi d'or tectjué,crèté et memln'é d'argent mis en cteur,
au chef cousu d'nzur, chargé d'un lion léopardé d'or. On
peut lire aussi : De gueules au coq... accompagné de trois
étoiles 2 et 1.
La première partie du recueil est composée des pièces
imprimées concernant 1' « Affaire de l'Esprit » (3) ; la
seconde partie est manuscrite.
(1) Bibliotfièque de Chartres, n» 18.019, armoire 20, rayon D.
(2) Hauteur, 5 cm. 3, largeur, i cm. 9.
(3) l" « .\iTest flù Conseil d'Etat du roi, rendu au sujet du privi-
lège ci-devant accordé pour l'impression de l'ouvrage intitulé, de
l'Esprit. On 40 août IT.oS •. Paris, imprimerie roj-ale. 1758, 2 p. in-i";
2« « Mandement de monseigneur IWrchevêque de Paris, portant
condamnation d'un livre qui a pour titre, de l'Esprit (1758, 22 no-
vembre, la Hoque en Périgord) >. — Paris, G. F. Simon, 17iJ8,
28 p. in 4» ;
.3" « Dnmnatio cl prohibiiio operis, cui titulus : De l'Espril, d
Paris c/ies Durand, in-i", 1758. Com<iainnation et prohibition d'un
ouvrage qui a pour titre..» Bref de Clément .VIII. Sainte-Marie-Ma-
jeure, i7r)9, 31 janvier. Texte latin et français. — Rome, imprimerie
de la cbambre apostolique, 17.')9, i p. in-i» ;
■i» « Arrests de la Cour de Parlement portant condamnation de
plusieurs livres et autres ouvrages imprimés ». Arrêts des 23 janvier
et (> février 17.59. — Paris, P. (i. Simon, 1759, 32 p. in-4o ;
5» t Extraits des registres du Parlement du 23 janvier 17.o9 ». —
Paris, P. G. Simon, 32 p. in-io.
G" I Lettre au K. P.*"' [Bertfiier Jesuitte, note de Collin] journa-
liste de Trévoux » — S. L. iV. 1>, 8 p. in-i».
18 IIELVETllîS ET MADAME DE POMPAnOIJR
Elle renferme, outre les sept lettres d'IIelvetius, quatre
copies de lettres concernant le livre De l'Esprit, une
lettre autographe du Père Plesse et la copie, de la main
de CoUin, dune autre lettre de ce père jésuite, puis deux
copies modernes de la chanson sur Y Esprit commençant
par ces mots : u Admirez cet écrivain là... » Toutes ces
lettres sont adressées « A Monsieur, Monsieur Collin, à
Ihôtel de Pompadour, à Versailles ». C'est donc le desti-
nataire lui-même qui a pris soin de faire relier toutes ces
lettres avec les pièces imprimées concernant l' « Affaire
de l'Esprit » et qui a collé son ex-libris sur le plat de la
couverture.
Collin, secrétaire et homme d'affaires de Madame de
Pompadour depuis 1748, est un personnage connu. Bar-
bier, dans son Journal lihtnrlque nous apprend com-
ment Collin parvint à cette situation de toute confiance :
« On compte à présent à Madame de Pompadour cin-
quante mille écus de rente. Elle a pris pour intendant de
toutes ses affaires, depuis un mois, M. Collin. C'est un
procureur au Chàtelet, garçon fort aimable, âgé de qua-
rante ans, qui, par hasard, était depuis longtemps pro-
cureur des père et mère de Madame de Pompadour, c'est-à-
dire de M. et madame Poisson. U était extrêmement em-
ployé et considéré dans Paris. Comme Madame de Pom-
padour a beaucoup de confiance en lui, elle lui a demandé
70 • Delerininalio sacrae facnllalis l'arisiensis super libro cui
tiliiliis, de l'Esprit. Censure de la l'acuKo «le Tlitiologie lie Paris,
contre le livre qui a pour litre, de l'Esprit ». — l'aris, Jean-Bapliste
(iarnier. 1759, 80 p. in-io ;
S» « Indiculus pro|)osilionum extractarum ex libro cui litnlus de
l'Eaiirit. A l'aris. cliez Ouraml, iil)raire. rue du Foin, M. Diu;. 1.V11I.
Oui liber delatus est ad sacrain facujtaleni die prima niensis seplein-
bris ojnsdem anni •. Paris, .lijanlînptiste (iarnier, KJ p. in-l»;
9" « L'Kspril. Cbanson sur Pair: Ton liumeur est Calhcraine •
["commençant ainsi :] 0 l'incomparable livre que le livre i\o\' Esprit !
[/•■rtr /.; s(ieur) Faverot, no\.e de Collin, rcnseigneuionl inédit]. --
i'i couplets. S. L. N. I)., 8 p. in-t".
A l'UOl'OS DU LIVnE F.l DE I,'AFFAri(F, « DE L'EsiPUrT - 19
le sacrifice de son élal, nvcc toutes les grâces possibles,
en lui disant qu'elle s'était adressée, à clle-inèuie, toutes
les objections qu'il pouvait lui faire, c'est-à-dire sur l'in-
certitude de la durée de la faveur où elle est. M. Collin
était déjà connu directement du roi pour des affaires par-
ticulières de la marquise qui s'étaient traitées à Crécy, ou
dans les petits appartements, en sa présence. Collin a de
l'esi)rit, parle bien et est aimable de ligure. 11 n'a pas
laissé que d'être embarrassé et de balancer s'il quitterait
un état sûr et qui ne pouvait qu'augmenter. Mais, d'un
autre coté, la manière dont cela lui a été proposé, la parole
de l'indemniser, l'idée d'une fortune brillante si cela con-
tinue, l'ont déterminé à accepter, et il a vendu sa charge.
On verra ce que cela deviendra, car il faut convenir que
le crédit est au plus haut degré, quoique ménagé avec
esprit et prudence, et que c'est à présent la porte pour
toutes les grâces (1).
« Le sieur Collin, qui a quitté sa charge de procureur
pour se livrer aux affaires do madame de Pompadour, a
eu quatre ou cinq sous d'intérêt dans les sous-fermes,
dont madame de Pompadour a fait les fonds. Voilà un
commencement de fortune fort honnête. Il est logé dans
le château de Versailles, et a tous les agréments possi-
bles (2).
« Il est mort, ces jours-ci, à soixante ans environ, un
homme rare et extraordinaire dans son état, M. Potier,
procureur au Châtclet, dont l'étude, comme procureur,
était ordinaire ; mais c'était un homme d'un si bon sens et
si consommé dans toutes les affaires de famille, comme
(1) Barbier (E. .1. V), avocat au Parlement de y^vls. Journal histo-
rif/ue (inecdotiquà du règne de Louis XV public par A. de la Ville-
gille, Paris, in-So, (.Soc. de Vf/isfoire de France), t. III (1831), p. 53,
dér.embre 1748.
(2) /«ic/em, flécembre 1749, l. III, p. lOfi.
20 HKLVETIUS ET iLA.DAME DE l'OMl'ADOLH
partages, comptes, etc., qu'il avait place, avec les avocats,
dans tous les plus grands conseils de Paris, princes, ducs
et autres grands seigneurs, comme consultant. Il n'arri-
vait rien, dans les grandes maisons, qu'on ne consultât
M. Potier : c'était l'homme à la mode. Il laisse un fils
unique el quatre cent mille livres de bien, àce qu'on dit.
<■ Si, Collin qui s'est attaché à madame la marquise de
Pompadour, pour être à la tête de toutes ses affaires, et
qui a un logement dans le château de Versailles et dans
l'appartement ou logement de madame la Marquise, n'avait
pas quitté sa charge de procureur au Ghâtelet, il aurait
pu espérer de remplacer en partie et, peu à peu, M. Potier,
quoique moins habile que lui. Mais madame de Pompa-
dour lui ayant fait avoir un intérêt considérable dans
plusieurs sous-Fermes, sa fortune sera plus rapide et plus
grande qu'avec les conseils de Paris et moins pénible (1) ».
Ces quelques lignes de Barbier nous donnent une assez
haute opinion de la valeur personnelle de Collin et nous
permettent de croire qu'il ne perdit pas trop en abandon-
nant sa charge puisque sa nouvelle situation était « la
porte pour toutes les grâces ». Madame de Pompadour
n'oublia jamais les intérêts de son secrétaire-intendant.
Outre les revenus sur les fermes quelle lui procura, elle
lui donnait G 000 livres de pension et lui laissait cette
rente par son testament (2), écrit d'ailleurs par Collin
lui-même, le i'ô novembre 17u7 (3). De son côté, Collin
était pour ses amis un protecteur précieux (4). Homme
de confiance de « la favorite n, très estimé du Hoi, il
vivait à l'ombre du Pouvoir et savait profiter de cette
(1) /iù/ew, janvipi- 1750, t. III, p. II!)-I20. •
(2) Cf. Goncouit (E. et J. de). Madame de Pompailour, p. 64
el 30(j.
(3) Madame de Pompadour mourut à Versailles le 13 avril 17(U.
(-1) Cf. Marmonlel, M -i moires d'un pére,[. II. (Paris, 1827, in-8o),
p. 3%.
HKLVIiTlLS lil >UIIAMi; l)i; l'OMl'ADULU
II. — l'ilinilAIT l»K M™" IIKI.VKTIl S
D'après une minialiirc de la colloclion \lfrril Diitcns
iiKLVEiiis i:r Mvr)AMn: di: i-omi-adoi it
Tfl
Orig, : 0-075 xfl-O". Cl. Jitsselin.
III. — EX Minus d'iIKI.VKTIIS l'KllK
Orig. : 0-ori3 X 0" 049. CI. Jiissflin.
IV. — EX LIBRIS DE COLLIN
K l'HOl'OS DU LIVUK ET DE l'aFFAIUE » DE l'ESPHIT » 21
exceptionnelle situation, en homme d'affaires qu'il était,
connaissant suffisamment la vie pour ne jamais commettre
la moindre maladresse.
Et, en vérité, dans celte « Affaire de l'Esprit », Helve-
tius ne pouvait avoir un protecteur plus puissant et plus
averti que Madame de Pompadour, la grande amie de
Voltaire et de Marmonlel, celle qui, pour apprivoiser
Rousseau, faisait représentera Fontainebleau et à Bellevue
son Devin de villarje et jouait elle-même sous l'habit
d'homme de Colin (1). Montesquieu avait été son obligé le
jour où elle avait fait supprimer le livre du fermier gé-
néral Dupin réfutant VEsprii des Lois et Helvctius allait
bientôt lui devoir la même gratitude, Les relations de la
favorite avec les philosophes sont d'ailleurs fort bien con-
nues (2). Par intérêt et par goût, la maîtresse de Louis XV
s'efforçait de protéger et de s'attacher tous ces hommes
qui, comme elle-même, constituaient en face delà vieille
Cour et de l'Eglise une puissance récente et hétérodoxe,
venue d'en bas, et de leur côté les philosophes acceptaient
ces avances, souvent par sympathie personnelle, parfois
aussi avec quelque arrière- pensée intéressée, heureux
qu'ils étaient d'approcher ainsi du Pouvoir et de s'assurer
l'appui de Celle qui avait su devenir « l'amie nécessaire o
du Roi.
Dès le mois de juin 17o8,de nombreux exemplaires de
V Esprit étaient répandus dans Paris et le livre commen-
çait à faire « un bruit du diable ». Sans attribuer d'im-
(1) Colin est l'un des personnages du Devin de village.
(2) Cf. Goncoiirl (E. et J. de). Madame de Pompadour, p. 132 et
ss.; Houstcin {}i\.),Les philosophes et la Société française au XVJII'
siècle, Paris, 1911, in-16, p. 83 et ss.; Bninelière (Ferdinand), Études
sur leXVIIh siècle, Paris.l9ll,inl6, p. 293 et ss. ; Uzanne (Octave),
Madame de Pompadour intellectuelle, comédienne et organisa-
trice de théâtre intime; son influencesur les lettres ; ses relations
avec les littérateurs de son temps, dans le Mercure de France,
t. XCVI, no 353, 4" mars 1912, p. 18-43.
» i
-"i HELVKTIUS ET MADAME DE POMPADOLn
portance au privilc-ge du loi du li mai et à l'approbation
du censeur Tcrcier, donné le 27 mai, M. Salley, inspec-
teur de la Librairie, signalait aussitôt la « singularité n de
l'ouvrage à M. de Lamoignon de Malesherbes, premier
président de la Cour des Aides et directeur de la Librairie.
Celui-ci écrivit aussitôt à Helvetius qui reçut la lettre à
Voré le jeudi 29 juin, et partit le vendredi pour Paris.
Il se présenta cbez Malesbcrbes le samedi 1" juillet, et ne
l'ayant pas trouvé, devait revenir le mardi ; mais le 4 juillet
il se ravisa et préféra protester par lettre, de ses bonnes
intentions. L'auteur de V Esprit écrivait au directeur de la
Librairie : « Je n'ay été animé en composant mon livre
que du désir d'être utile à l'humanité autant qu'un écri-
vain peut l'être. Je me suis défié non de mes intentions
mais de mes lumières. Je me suis en conséquence soumis
à la censure, et ce n'est qu'après avoir été sûr de l'appro-
bation et même du privilège que j'ay fait imprimer mon
livre
» Je n'ay établi dans mon ouvrage que des principes
que j'ay cru conformes à l'intérêt public. Je respecte trop
la religion et la vertu pour avoir eu intention de rien dire
qui b+essâr l'une ou l'autre Qui que ce soit que vous
chargiez d'un second examen peut sur cet article me
juger à la rigueur. Je luy abandonne entièrement mon
ouvrage » (1).
Malesherbes, fort ennuyé de cette alfaire, lit mettre
quelques carions au livre et le laissa paraître. Vers le
i;> juillet 17;>8, le publicput acheter chez Durand, libraire,
rue du Foin, ce gros in-quarto broché en bleu. L' « .\ffaire
de ri']sprit » commence et déjà les Jésuites, après une
courte hésitation, sont prêts à agir.
Saint-Lambert, contemporain, ami intime et biographe
dITclvclius dit à propos de ces événements : « Lorsque
(1) lîiu-on Angot des Rotours, Le bon Helvetius et l'a /faire de
l'Esprit..., p. m.
A. PROPOS DU LIVRE ET DE l'aKFAIUE « DE l'BSPRIT » 23
cet ouvrage parut à Paris, les vrais philosophes l'estimè-
rent, les petits moralistes en furent jaloux, les gens du
monde, en allendanl ([u'il fût jugé, en parlèrent avec dé-
nigrement. Les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison...
Les théologiens préparèrent un plan de perséculion, qu'ils
firent précéder par des critiques La haine des moli-
nistes et des jansénistes était alors dans la plus grande
activité. Ces deux partis s'accusaient réciproquement de
trahir les intérêts de la religion ; et, pour sen justifier,
les uns et les autres se piquaient d'un grand zèle contre
les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit
dans le Parlement, et les moiinistesà Versailles. Les jan-
sénistes voulaient faire brûler l'auteur du livre, et les
jésuites voulaient se faire honneur à la Gourde le persé-
cuter.
« Il faut leur rendre justice : plusieurs d'entre eux
étaient amis de M. Helvetius, autant que des jésuites
peuvent être amis. Il avait ménagé leur ordre; et dans
son ouvrage, où il se moquait de tant de prédicateurs et
de docteurs, il n'avait pas cité un seul jésuite. Ces pères
lui en savaient gré ; et d'abord ils parlèrent de son livre
avec modération, ils lui donnèrent même quelques
éloges; mais les jansénistes s'étant déclarés les persécu-
teurs de M. Ilcivétius, les jésuites prirent bientôt de
l'émulation. Le gazetier ecclésiastique se déchaînait
contre lui. Bertier ne pouvait plus se taire avec bien-
séance. Enfin le Parlement était près de sévir; les jésuites
furent humiliés de n'avoir point encore cabale.
(i L'un d'eux (1), ami depuis 20 ans de M. Helvetius (et
cette qualité m'empêchera de le nommer), imagina qu'il
ferait un honneur infini à lui et à son ordre, s'il pouvait
faire rétracter un philosophe. Il ourdit une intrigue
contre son ami et son bienfaiteur, et la suivit avec
(1) Le P(>re Plesse, jésuite.
Z'i: HELVETILS ET MADAME DE l'OMPADOLK
l'activilé et la perfidie afTcclueuse d'un prêtre de cour » (1).
Saint Lambert est sévère, mais nous constaterons qu'il
est bien informé. Il a fort bien compris le danger de
cette rivalité des molinistes et des jansénistes et il a
raison de penser que le Père Piesse, ce jésuite qu'il n'a
pas nommé, n'a i)as hésité, dans l'intérêt de son ordre
et par prosélytisme surtout, à oublier l'aïuilié qui le liait
à Ilelvelius. Selon l'expression de Saint-Lambert, le Père
jésuite parla d'abord du livre « avec modération », puis
ourdit une véritable intrigue, amusante dans ses détails
que nous feront connaître les lettres d'Helvétius à CoUin.
Helvetius avait adressé à son ami le Père Piesse le
livre de l'Esprit dès le mois de juin. Nous trouvons dans
notre Recueil une précieuse copie, de la main même de
GoUin, de la lettre, en date du 2 juillet 17îi8, par laquelle
le Père jésuite donne à Hclvétius ses premières impres-
sions sur l'ouvrage. Voici le texte de cette lettre qui ne
nous paraît pas avoir été connue :
Coppie par moy tirée xiir l'oriy'mal d'une lettre du P. Plesses
jesuitle l'un des authcurs du Journiû de Trévoux a M. Helvetius,
dattee du 2 juillet 17 5S.
.Monsieur,
J'ay lu tout votre ouvrage : vous y peignez l'esprit et le gi'nie
en homnFie qui en a toute la plénitude : s'il y en avoit une sura-
bondance pos.sible à l'humanité, je crois qu'on la trouveroit en
volnî livre. Vous en avés fait en mil endroits l'usage le plus
hcuieux, on ne saurait trop vous en tenir compte; mais je ne
saurois vous le dissimuler, une débauche d'esprit et de savoir
vous a souvent emporté au delà du bien où vous tendiés. .\vant
que de lire votre ouvrage qu'on dévore, j'en élois prévenu. Les
reproches qu'on vous fait m'éloiont revenus du sein du plus
(I) .Mliort Kciiii, Helvetius (linll. il^s plus liolics pn-os). Paris.
t;»u'.i, in-io, |.. :{02-;!0:{.
A raOPOS DL LIVHti ET DE l'aI'IAIHE <( DE l'eSPUIT ■. 2îi
grand momie, de ce monde qiii, quoyque peu scrupuleux,
connoit ceprndant des règles que les plus grands auteurs doivent
le pins rcspccler (ju.itid ils anibilionnent, un visant à rhutilit<^
piiljliquc, la plus llateusc universalité des sulFragas. On vous
repioche des anecdotes, des iinag'fcs et des peintures voluptueuses
qui coulent de votre plume élégante dans vos leçons morales et
qui dérogent h ces transports de zèle et d'éloquence dont on ne
sauroit trop admirer la force sublime et l'iieureuse énergie.
Quoique vous parties de la religion avec respect et avec estime,
il vous échappe des traits qui la blessent : en mil endroits on la
croit (1) percée (sic) sous des livrées étrangères par par (sic) l'art
des allusions et des allégories les plus sensibles.
Je ne vous parle point du fond de l'ouvrage: sous les auspices
de l'amitié la plus tendre et de la plus haute estime j'espère en
disserter avec assés d'égards pour pouvoir, sans vous déplaire,
m'acquitter envers le public judicieux de ce qu'il attend. Je serai
toujours plus jaloux de conserver les bonnes grâces d'un amy
solide (jne d'éviter la violence de nos ennemis passionnés. Je me
Halte de vous dire le reste à Voré, ou j'aspire à l'honneur de
rendre mon hommage à Madame Helvetius et à tout son monde.
Je suis avec le plus respectueux dévouement,
Monsieur,
Votre très humble
Ce 2 juillet 4758. et très obéissant
serviteur.
11. I'. Pl.E?SK.
A la suscription : « \ Monsieur | Monsieur Helvetius
en son | château de Voré | à Remalard ». Taxée 4 s. à la
poste. »
Le Porc Plesse critiquait l'ouvrage, mais, il affirmait
ses sentiments d'amitié et Helvetius était en droit de le
croire et de lui accorder toute confiance.
Entre temps, Helvetius correspondait avec Malesherbes
(29 juin-4 juillet), le livre était mis dans le commerce
(1) Il faut proliiihlouient lire : voit percer.
26 HELVETILS ET MADAME DE POMPADOLU
après quelques changements (vers le lîJ juillet) et toute
la Cour, le Roi, la Reine et surtout le Dauphin entraient
« en fureur (1) » en apprenant le nom de l'auteur de
l'ouvrage. Helvetius écrit à sa femme, qu'il a laissée à
Voré : « Je suis accablé de critiques : il en pleut, et des
plus cruelles. Mais, malgré cela, mon livre se soutient...
Je serai encore dix mois en proie à la vile canaille, et
cela est triste ; il y a une quantité de gens acharnés contre
cet ouvrage, et je t'avoue que cela est désagréable. Oh !
que j'ai vu d'amis me tourner le dos ! Je puis bien le
dire: Oh! mes amis, il n'est point d'amis ! Toutes
les criailleries jésuitiques sont la cause de ce froid (2) ».
Les Jésuites en effet n'avaient pas perdu leur temps et le
Père Plcsse qui, le 2 juillet, garantissait ù Helvetius son
inébranlable attachement, faisait tout pour l'amener à
renier les idées exprimées dans son livre. « Il proposa
d'abord à M. Helvetius de signer une petite rétractation
qui devait, disait-il, lui ramener les bontés de la Reine,
et le préserver des fureurs jansénistes (3) ». Helvetius ne
rencontrait d'autre appui que l'inaltérable afi'ection de sa
femme. Sa mère, veuve depuis ITÎiîj, lui avait fait une
i( scène /> (4) à propos de ce livre qui froissait ses senti-
ments un peu dévots et compromettait son crédit auprès
de Marie Leczinska. D'autre part, l'avocat général au
Parlement, Joly de Fleury, rappelait Malesherbes à ses
devoirs en lui écrivant le 0 août : « 11 n est pas, Monsieur,
qu'il ne vous soit revenu ([ue le nouveau Ivix'ûd de l Lsprit
cause dans le public une sensation des |)lus grandes...
(1) Cf. Colk- (C.harli'S). .lownnl historique ou mémoires critiques
et lilti';raires, sur les ouvnii/es drumalii/ucs et sur les triinemens
les plus mémordliles, depuis 174S jusqu'en I7!''J im lusireunul,
t. Il, (Paris, 1807, in-8),p. 2;U,ii(.ùt 1738.
(2) Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, \>. '.V.W.
(3) St Lambert, dans Keim (Les plus //elles pai/es), p. Hii:v
(4) Keim, Helvetius, su vie et son ri'uvre. p. XM.
\ i-nopos nu livre et de l'afkauie o de i.'espiut » 27
On dit tout haul que ce livre attaque ouvertement la
religion et sa morale... Ne jugerez-vous pas convenable
d'ai)rès ce premier jugement du public, qui ne se trompe
guère sur des choses qui intéressent autant le bien géné-
ral de la société, de faire suspendre très rigoureusement
la distribution dece livre?(l , ». Malcsherbcs lui répondait
le 8)aoùt : « Je n'avais pas attendu l'avis que vous voulez
bien me donner pour faire dire au libraire d'en arrêter la
vente ». Enfin, le 10 août, un arrêt du Conseil, imprimé
avant même que le roi l'eût signé, portait révocation du
privilège et suppression du livre dont la vente était
formellement interdite. Il fallut céder à la coalition de
tous les pouvoirs, se soumettre aux conseils d'amis plus
prosélytes que sincères et se rendre aux prières d'une
mère. Quelques jours après Helvelius, adressait au Père
Plesse une lettre, qui fut rendue publique, et dans
laquelle il protestait de la pureté de ses intentions, ainsi
qu'il l'avait fait déjà le 4 juillet en écrivant àMalesherbes.
mais avec plus de détails. C'était une première rétrac-
tation, assez anodine, qui, en somme, ne devait pas trop
froisser son amour propre. Il annonce en ces termes
l'événement à sa femme : « Mon affaire commence réel-
lement à bien tourner. Ma mère à vu la Reine, et après
avoir beaucoup crié contre mon ouvrage, elle a exigé
que je fisse une rétractation. J'y ai consenti pour obliger
ma mère, et je l'ai faite hier ; elle est tournée de manière
à ne point me faire de tort. Ma mère doit l'envoyer à la
Reine, qui me recevra aussitôt en grâce (2) ». En même
temps, l'auteurenvoyaitcctte rétractation à Malcsherbes(3),
afin qu'elle soit approuvée avant d'être imprimée, et lui
écrivait le 10 août : « On a désiré que j'écrivisse une
lettre au P. Plesse, jésuite, au sujet de mon ouvrage
(1) Haron Angol des Kotours, Revue hebdomadaire, 1909, p. 194.
(2) Keiiii, Heivelhis, sa vie et son œuvre, p. 333.
(3) Baron Angol des Retours, op. cit., p. 195.
28 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOL'K
pour justifier la droiture de mes intentions. Cette
lettre est faite, je l'ai montrée au P. Plesse, il en est
content '.
llelvetius avait tort de se réjouir, car l' « Aflaire de
l'Esprit » n'était pas terminée. Le détail des événements
nous échappe mais nous comprenons que les démarches
des uns et des autres se sont multipliées durant la seconde
quinzaine du mois d'août. L'avocat général Joly de Flcury,
qui ne désarmait pas, écrivait à Malesherbes le 29 août :
« Je doute que sa rétractation, de la manière dont elle
est libellée, satisfasse le public .. il peut être dangereux
pour lui de ne se rétracter qu'imparfaitement » (1) ; et, à
la Cour, autour de la Reine, les dévots et les jésuites
qui les inspiraient manifestaient plus que jamais leur
mécontentement. Le Père Plesse se mit encore une fois
du côté des plus forts, et s'arrogeant le rôle d'arbitre de
la situation, travailla pour la Cour, c'est-à-dire pour son
ordre et pour lui, tout en paraissant servir et conseiller
paternellement celui qui jusqu'alors avait eu confiance
en lui. « Le jésuite, dit Saint-Lambert, se fît d'abord
valoir d'avoir obtenu une espèce de rétractation ; mais il
en voulait une plus précise, plus détaillée, et surtout
humiliante. Il inspirait à la Reine la volonté de l'exiger.
Il montrait à M. Helvetius la nécessité de s'y résoudre et
n'en pouvait rien obtenir. Il écrivait à l'épouse de
M. Helvetius pour l'eUrayer; mais il trouvait une femme
courageuse, déterminée à passer avec son mari et ses
enfants dans les pays étrangers. 11 réussit mieux auprès
de la mère du philosophe. Elle fut persuadée que son
fils devait à la Reine les démarches que celte princesse
lui demandait. Elle insista, et déchira longtemps le cœur
de M. Helvetius, sans pouvoir l'ébranler.
« H croyait s'être exprimé dans son livre avec une
(1) Haron .\nf.'ol fies Hnlmirs. '</'. "'•, \<- '!">■
A l'HOl'OS DU LIVHE ET DE LAPFAIltE « DE l'eSPHIT it 20
bienséance el une réserve qui devaient le mettre à l'abri
de la censure Et de plus il s'était soumis à toutes les
formalités juridiques. Il avait eu un censeur royal, dont
il avait respecté les Jugements. Comment j)ouvait-il être
coupable ■* Quand môme son livre aurait été rei)réhensible,
on ne pouvait s'en prendre qu'au censeur ; et c'est ce
qu'on fit craindre à M. Helvetius. Il ne pouvait soutenir
l'idée qu'il allait être la cause de la disgrâce, peut-être
même de la perte d'un homme estimable ; et, pour le
sauver, il signa ce qu'on voulut.
« Ainsi, pour avoir démontré que l'unique manière
de rendre les hommes vertueux et heureux, était d'ac-
corder lintcrèt particulier à l'intérêt général, M. Helve-
tius fut traité, comme Galilée le fui ponv avoir démontré
le mouvement de la terre » (1).
Dans les derniers jours du mois d'août, Helvetius
signa une seconde rétractation, assez courte, mais très
claire, complète, entière, absolue et commençant par ces
mots : 0 Ayant appris que ma Lettre au Père XXX [Plesse]
n'avait pas assez fait connaître mes vrais sentiments, je
crois devoir lèverions les scrupules qui pourraient encore
rester sur ce sujet... » (2). Cette rétractation est annoncée
par le duc de Luynes dès le 4 septembre. Cependant, si
le public obtenait une satisfaction immédiate, l'autorité
ecclésiastique, toujours lente dans ses procédures, conti-
nuait à poursuivre le livre qui était déféré le 1" sep-
tembre à la Faculté de Théologie, c'est-à-dire à la Sor-
bonne.
L' « Affaire de l'Esprit » causait donc « une peine
cruelle n (3) à Helvetius, mais on ne pensait pas à lui
{{) Sainl-Lamberl, dans Iveiiri, Helvetius, (coll. des plus belles
pages), p. 30i.
(2) Texte dans Keini, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 343 et
dans Séverac, op. cit., p. ]4-lo.
f3) Le motestde Colle, oj'. cit.. p. 2.tI (août 1758).
30 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUK
infliger cette peine de mort à laquelle faisait allusion la
déclaration royale de 1757 et il put, évitant l'exil, conti-
nuer à vivre à son gré dans sa Patrie, ce qui étonnera
fort Jean-Jacques Rousseau. En secret, à l'insu de tous les
écrivains contemporains généralement si bien informés
de ce qui se passait à la Cour, Madame de Pompadour
avait pris la défense d'Helvetius auprès du Roi cl son
intervention, extrêmement opportune, évita peut-être
l'exil à l'auteur de l' Esprit. Helvetius, retourné à Voré
auprès de sa femme, écrivait le 3 septembre à son ami
Collin une lettre qui rend évident le rôle bienveillant de
la Favorite à l'égard du philosophe. Ce document est
aussi un hommage rendu à la sincérité de l'amitié de
Collin qui tenait Helvetius au courant de tout ce que l'on
disait et faisait auprès du Roi et contribua évidemment
à obtenir pour son ami l'appui de Madame de Pompa-
dour.
Voici cette lettre :
l'ersonne ne peut mieux [être] informé que vous .Monsieur el
cher amy de ce qui se passe a Versailles a mon sujet.
Mandez moy donc s'il ne reste plus d'impressions contre nioy
dans l'esprit du Roy, et si je suis a l'abry des coups que peut
porter la haine Ihéologiquc. J'ai toujours aimé le Roy et je serois
au desespoir qu'il fut prévenu contre moy. Remerciez bien aussy
la personne qui a bien voulu prendre ma defençc. Je lui etois
déjà attaché par goût, je le suis maintenant par reconnoissançe
et en vérité la reconnoissançe ne me pczcrat pas avec elle : je
n'auray qu'a me laisser aller au sentiment tendre que j'ay toujours
éprouvé pour sa personne. Je ne vous remercie pas, vous, parce
que vous iHes mon amy, et que vous ne voulez pas de remerci-
menls, mais je ne puis m'empeclier de vous dire que des amis
comme vous sont l)ion rares.
Dites je vous prie à .Madame de (1) que selon le stiie de la
cour je me jette a ses pieds, mais que ce n'est pas selon i'uzage
de celte même cour poui- les mordre, mais pour les baizer
(1) Madame lie I'ipiii|iailour.
A PROPOS DU LIVRE ET DE l'aFKAIRE « DE l'ESPHIT ■) 31
(lu meilleur coeur du monde. Adieu mon amy. Aimez moy tou-
jours et portez vous bien.
Je suis avec le plus respectueux attachement
Monsieui" et cher amy
Votre très humhie
et très obéissant serviteur
.\ Voré ce 3 septembi'e iloH. Helvetius.
L'adresse (Pi. IV) au dos est formulée " \ Monsieur
I Monsieur Colin a l'hôtel de | Pompadour | aVersailies».
La lettre porte le timbre de la poste au départ: REMALARD.
Elle était fermée par le cachet d'Helvetius en cire rouge en
partie conservé, figurant 2 écussons uses armes ctà celles
de sa femme, le premier étant de siaople à une colombe
d'argent tenant dans son bec un annelet d'or, et posée
sur un mont de six coupeaux d'argent mouvant de la
pointe (qui est Helvetius) ; le second losange d'or et de
sable (qui est de Ligniville) (1).
CoUin a écrit sur la lettre « M. Helvetius. Receue
9 septembre 1738 » (2).
Madame de Pompadour causait souvent avec CoUin de
« l'Affaire de l'Esprit » ; elle engageait l'auteur à ne pas
venir à Versailles où sa présence ferait du bruit. Helvetius
de son côté tenait beaucoup à savoir ce que le Roi pensait
de son livre et souhaitait que M. Berryer, ministre
(1) La lecture que nous donnons nous a été communiquée par
M. le Comte d'Armancourt, Cf. Histoire généalogique de la mai-
son royale de. France... par les PP. Anselme. Ange et Simplicien,
t. IX, 2« partie, par Pol Potier de Courcy (Paris, 1873-81, in-folio),
p. 339, où les armes d'Helvetius (Hollande) sont indiquées ainsi :
€ De sinople à la colombe d'argent, tenant en son bec une bague
d'or, et posée sur un mont d'argent ». Ce sont plutôt les armes
d'Helvetius père qui sont (iguroes sur un ex libris dont nous donnons
une reproduction(Pl.lil, 1). L'écu ovalisé est de l'époque de Louis XIV.
Il est supporté par deux cbiens. Hauteur : 7 cm. 3. Largeur : 7 ctn.
Cf. J. B. Rietslap, Armoriai général, 2» éd. .p. 924.
(2) Il fallut dom- (i jours pour la transmission de cette lettre.
32 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR
d'Etat (1), appuyé par la Marquise, dissipât toutes les
préventions de Louis XV sur son ouvrage. 11 espérait voir
lui-même Madame de Pompadour en allant à Versailles
Nous lisons tout cela dans une lettre non datée (2j reçue
par CoUin le 27 septembre (PI. V) :
Conserver mon amy une aine aussy ferme et aussy pure au
milieu de la corruption des cours, c'est Arelhuze qui conserve la
pureté de ses eaux au milieu des mers ; je vous jure donc aussy,
foy de bourgois de Paris, que je suis pénétré de la plus vive
reconnoissance de tout ce que votre amitié fait pour moy. Vous
scavez que j'ay toujours été attaché u Madame de Pompadour, et
que je n'avois pas attendu qu'elle me rendit service pour l'aimer;
je suis fort de son avis, je n'ay nulle envie d'aller a Versailles,
et j'attendray tant qu'on voudra, je vous avouray même que je
ne me sens pas le courage de m'y présenter, il me semble voir
toutes les femmes de chambres de la Reine et la pluspart de nos
Duchesses attentives a me regarder pour voir si je n'ay pas dss
cornes sur la tèle et une queue au cul. D'ailleurs la â""" lettre
qu'on m'a fait faire me paroit vile : et pour peu qu'on me tra-
casse cncor je passerois dans un autre pais, ma femme même
m'y exhorte, elle est outrée de ce qu'on m'a fait et je suis sur
d'être très bien reçu en .\ngletterre où j'ay des amis.
Monsieur Berrier a lu mon livre, il faudrait scavoir ce qu'il en
pense, je crois être sur qu'il en a dit du bien. Si cela est, il
pourroit, appuie de Madame de Pompadour, dissiper les preven
tiens du Roy sur mon ouvrage, luy faire sentir que je n'ay pas
attaqué les grands principes et que dans tout mon livre je ne
prêche que la vertu. .Je n'y parle point a la vérité des vertus
crelhiennes, parce que je parle a toutes les nations et que toutes
(1) Uerryer (Nir.olas-Hcno), né ii l'nris, en 1703, niorl le 15 août
\'(ii> ; intendant du Poitou en t743 ; liculenanl général de poliL-c du
22 mai IHI h tTS-'j ; minislru de la niarine le 1" novembre 1758
frri\oe à lappiii de M">c rie rnin[):Mlour ; fianle ilos Sceaux, en 17(11.
(2) llelveiins nuliliail parl'uis ilo dater ol .le signer ses lellres.
Viillaire le lui reproche dans imc Icllre qu'il lui écrit le 27 octobre
t7r.O : • Votre lettre n'était ni ilaléc ni signée diui 11. •
A l'HOPOS DU LIVUK ET UE 1,'aFFAIRE « DE LESPUtT i> .^'J
les nations ne sont pas crelliicniies, j'y fonde la vertu sur l'inte-
rest parce que noire interest bien entendu nous conduit a être
vertueux (1). C'est uniquement parce que j'ay relevé les abus
que les prêtres font de la religion en voulant établir l'intolérance
que les prêtres criiMit contre nioy.
Le Roy est bon ; il n'est point aveuglement soumi aux moines,
de plus le Roy entend, ainsy il i-eviendrat quand on luy montrera
la vérité Mandez moi ce que vous sçavez de M. le D... (2) S'il est
fâché et si comme on le dit il ne revient jamais sur le compte
d'un homme, vous m'avourez que si j'avois le malheur de
survivre au Roy, il seroit fâcheux d'avoir son maitre pour
ennemy et qu'il vaudroit autant plier bagage. Adieu mon amy,
je compte toujours sur vous, si vous trouvez l'occasion de
remercier Madame la Marquize, vous me ferez plaisir et vous
l'assurerez de mon plus profond respect. Si je reviens à Ver-
sailles il faut qu'elle ait encor la bonté de me donner un petit
quart d'heure d'audience.
.le suis avec la plus grande estime et le plus sincère attache-
ment Monsieur et cher amy.
Votre très humble
et très obéissant serviteur
IIei.vetiis.
Depuis ma lettre-écrittc j'en ai reçu encor une d'un jésuittequi
semble m'annoncer que la Société voudrait me jouer quoique
nouveau tour, je l'attends avec patience, si le Roy n'est pas
contre moy il ne pourront me rien faire.
Collin a écrit sur la lettre : « M. Helvelius. J'ay receûe
cette lettre le 27 septembre 1738 ». On peut remarquer
combien l'auteur insiste sur cette idée qu'il n'a pas
(1) Helvetiiis a déjà exprimé ces idées dans sa Pr^^/ace, dans sa
lettre du 4 juillet à Maleslierbes el dans sa rétractation adressée au
Père Plesse.
(2) Le Dauphin, né le 4 septembre 1729, fds de .Marie Leczinska. Il
épousa le 23 février 1745, Marie Thérèse-.\ntoinette d'Espagne, qui
mourut en 1746. Il se remaria le 10 janvier 1747, avec Marie-Joseph
de Saxe, qui fut mère de Louis XVI, de Louis .XYIK et de Charles X.
34 HELVKTIUS ET MADAME DE l'OMPADOUR
« attaqué les grands principes ». Il le disait déjà dans la
préface de VhJspril, dans sa lettre à Malcsherbes du
4 juillet et dans sa i)reniièrc rétractation au milieu du
mois d'aoiit.
Helvetius avait encore bien besoin de l'appui du Roi.
Deux cbansons parodiant son livre couraient les rues.
L'une, en deu\ couplets, est assez inoffensive ; elle atteint
aussi le censeur Tercier qui était premier commis des
Âiraires étrangères :
Admirez cet écrivain là
Qui de l'Esprit intitula
Un livre qui n'est que matière,
Laire là,
Laire lanlaire,
Laire là,
Laire lanlà.
Le censeur qui l'examina
Par habitude imagina
Que c'était Affaires étrangères,
Laire là, etc.
L'autre chanson, en dix-neuf strophes de huit vers, est,
si l'on en croit une note manuscrite de Gollin, l'œuvre
d'un sieur Faverot (1). Elle est plus tendancieuse et le
chansonnier « a des airs de théologien » (2). Les jésuites
et les jansénistes n'ont plus aucun ménagement pour
Helvetius. Dans son numéro de septetnbre ].T6S,\g Journal
de Trévoux, rédigé par le Père Berlhier et auquel le Père
Plesse collaborait, regrette de n'avoir pas parlé plus tôt
et se hâte « de témoigner la surprise et la douleur que ce
pernicieux ouvrage cause à toutes les personnes qui res-
(1) Lfis (leui chansons sonl dans noire Recueil. La preinii'Te en
copie, la seconde en original.
(2) Cf. Keim-, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 326.
A l'iiopos nu LiviU') i:i ni'; L'AhiAiiui « dk l'icshiui' ■> 35
peclcnl la religion et les mœurs ». A leur tour, les Nou-
vel/es Ecch'niastir/uc's, gazette janséniste, dénoncent avec
àpreté le livre De /'Esprit dans leur numéro du 12 no-
vembre. Quelques jours plus tard, le 22 novembre, l'ar-
cbevê(iue de Paris, C.hristophe de Beaumont, lançait, de
son château de la Roque en Périgord un très long man-
dement portant condamnation tlii livre De l'Esprit.
C'est alors que l'on voit nettement 1 autorité royale
intervenir en faveur d'Hclvctius. Le 3 décembre, une
dépêche recommandait à M. Gervaise, syndic de Sorbonne,
de faire en sorte que la Faculté de Théologie n'entrât pas
dans une censure détaillée du livre De l'Esprit (1).
D'autre part, Ilelvetius et sa femme avaient rendu visite,
le 7 décembre, à leur parent le duc de Choiseul et lui
avaient exprimé l'inquiétude que leur causait la procédure
engagée au Parlement. Immédiatement, Choiseul écrivit
au comte de Saint-Florentin, secrétaire d'état delà Maison
du Roi, et prit même la peine de voir spécialement le
Ministre pour cette affaire.. Le duc, put, le 9 décembre,
assurer à Helvctius qu'il pourrait être tranquille et que
l'arrêt du Parlement ne porterait pas son nom (2). Le.
procureur généralctait lui aussi averti, le 10 janvier 17o9,
de ne rien faire sans avoir reçu des ordres supérieurs (3).
La protection de Madame de Pompadour fut au moins
aussi utile que celle de Choiseul et dans une lettre reçue
par CoUin le 18 décembre Helvctius se déclare pénétré de
reconnaissance à l'égard de son ami :
Ma femme fut hier a Versailles, Jlonsieur et cher amy, elle
comptoit vous y voir et vous y remercier; elle vous demanda
(1) Keim, Ibidem, p. liS.T. L' t Indiculus propositionura exlracta-
rnmen libre cujus tiluliis de V Esprit i>, venait d'être imprimé parles
soins de la Faculté de thi'oiogie qui l'avait adressé au Roi.
(2) Keim, Ibidem, p. 3S0.
(3) Keim, Ibidem, p. 383.
;Jti HELVEïILS ET MADAME DE POMPADOLR
deux fois chez Madame de P. (1) et ne se souvint point que vous
logiez a l'hôtel de P. (2) et elle vous manqua, elle est pénétrée
comme moy de reconnoissançe, elle iroit vous voir a Paris si elle
scavoit le jour quevousy serez, pour moy je crois devoir attendre
que tout soit fini pour vous aller remercier.
Je suis avec tout l'attachement et la reconnoissançe la plus
vive.
Monsieur et chei' aniy,
Votre très humble
et très obéissant serviteur,
IIelvetils.
On lit au dos de la lettre qui conserve la trace du cachet
de cire rouge :
« \ Monsieur | Monsieur Colin a l'hôtel | de Pompa-
dour I A Versailles. »
En haut, Collin a écrit la date de réception : « M. Hel-
vetius, 18 décembre 1738. »
Au milieu de tous ces ennuis, la mort de Madame de
Grafigny survenue le 12 décembre apportait à Madame
Helvelius un deuil vivement ressenti. Bien qu'il pût
compter sur le Roi, Helvetius comprenait que les grands
corps constitués, la Sorbonne, le Parlement, ne renonce-
raient pas aux formalités de leur procédure habituelle,
aussi cherchait-il encore parmi ses quelques amis très sûrs
un appui indispensable. Il écrivait plusieurs lettres à
l'abbé Chauvelin, chanoine de Notre-Dame et conseiller
au Parlement de Paris, ennemi acharné des jésuites. Il
lui rappelait que le Dauphin était prévenu contre lui au
point de n'en jamais revenir et lui flcmandait son inter-
vention à la Sorbonne et au Parlement (ii). Afin de mon-
(1) Pomparlour.
(2) Poinpadour.
(3) Keiin, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 381-382.
iiELVinii s ivr M\i)\Mi- i)i; pomi'Adolh
.//
2, ^ ///^^//^-^
'1^^^ a^
Original : 0 - 14 X 0 " <0. CÀicU Bnnouda.
V. — ENVELOPPE d'une LETTRE d'iIELVETIUS A COLLIX
AVEC CACHET AUX ARMES d'hELVETIUS
(Lettre du 3 septembre 1758)
A PKOPOS DU LIVHE ET DE l'aFPAIUE « DE l'eSPRIT » 37
trcr h l'abbé que des sympathies lui restaient dans i'ëglise,
Helvctius lui adressait une lettre du Cardinal Passionei,
datée du 20 décembre et dont le recueil de Collin ren-
ferme une copie d'un caractère authentique :
Home, ce 20 décembre 4758.
Je suis plus sensil)lo que je ne puis l'exprimer, Monsieur, aux
marques d'attention que vous voulez bien me continuer, et c'est
avec plaisir qne je vois les mesures que vous avez prises pour
étouffer les mauvaises impressions que votre livre auroit pu
faire ; et ce n'est point du tout d'après votre ouvrage de l'Esprit
que je juge de vos sentiments, mais bien d'après les deux lettres
que vous avez données en conséquence et qui doivent convaincre
le public de la droiture de vos intentions comme j'en suis
convaincu moi-même. On peut tomber dans l'erreur par des
expressions bazardées, mais il est bien louable de s'en relever et
de se rétracter avec autant de docilité que vous avez fait de tout
ce qui pouvoitètre susceptible de mauvaises interprétations. Je
vous en fais bien sincèrement mon compliment et que (sic)
je suis du meilleur de mon cœur avec une estime bien distinguée.
Monsieur, très parfaitement et entièrement à vous, et sans la
moindre réserve.
R. Gard. Passioxei.
Au bas de cette copie Collin a écrit : « J'ai vu et lu
l'original de cette lettre. Tout le corps est de la main
d'un secrétaire à l'exception des mots et sans la moindre
réserve, qui sont de la même main que la signature ».
Helvetius semble avoir vu dans cette lettre, absolu-
ment conforme à l'esprit de l'Eglise, de la bienveillance
là où il n'y avait que de la politesse à l'égard d'un étran-
ger ; d'ailleurs, c'est ce même Cardinal Passionei, ancien
Grand Inquisiteur à Malte qui, un mois plus tard, le
31 janvier 1759, souscrira le bref de Clément XIII,
« Injuncti nobis », portant condamnation et prohi-
bition du livre intitulé de l'Esprit qui, « sous les dehors
(\) Elle est invoquée dans V Arrêt du Parlement, pages 26 et 28.
3
38 HELVETIUS ET MADAME HE POMPADOLK
d'un langage cludié, ouvre le chemin le plus large pour
conduire les âmes à la [)erdilion ».
Le Parlement commençait à comprendre qu'il pouvait
condamner le livre mais qu'il ne devait pas toucher à
l'homme. Helvetius et le censeur Tercier durent présenter
au Parlement une rétractation spéciale, mais le philo-
sophe espérait que grâce à l'intervention de son ami
Chauvclin, cette troisième rétractation, du 21 janvier
17a9, resterait au Greffe et ne serait pas imprimée (1).
Le 23 janvier, des commissaires furent nommés pour
examiner le Livre et le 6 février suivant la Cour de
Parlement engloba l'Esprit dans une condamnation
générale qui frappait plusieurs ouvrages parmi lesquels
Y Encyclopédie et la liclirjion naturelle de Voltaire. Tous
les « philosophes » étaient atteints par cet arrêt. Le
samedi 10 février, le livre de V Esprit fut lacéré et brûlé
au pied du grand escalier du Palais.
De son côté, la Faculté de théologie poursuivait l'exa-
men du livre, dressait un réquisitoire impitoyable et
publiait sa « censure » le 9 avril.
Tous les pouvoirs avaient donc sévi. Le Pape, la Faculté
de Théologie, r.\rchevèquede Paris, le Parlement avaient
successivement condamné l'ouvrage et prohibé sa lecture ;
mais au fond, chacun comprenait que l'auteur ne s'était
rétracté que par nécessité et l'avocat Barbier, dans son
Journal, en 17o9, exprime le sentiment de tous en écri-
vant: « Voilà, comme l'on voit, une grande déclaration
contre les philosophes de ce siècle, tant M. Helvetius que
MM. Diderot et d'Alembert... Tout cela se réduit à faire
brûler le livre de l'Esprit, dont il y a eu deux ou trois
éditions, sans aucune punition contre l'auteur ni le
censeur, et à légard de l' Enci/rlopédie, pour les sept
volumes imprimés, à un examen très difficile et très long
(i) CI' Keini, Helvetius, sa vie et son œiivri', p. DtM.
A PUOI'OS DU LIVHE ET DE L'AFKAiRE <( OE l'eSPHIT » 39
par neuf personnes... » Toutes les forces hostiles à l'esprit
philosophique s'étaient coalisées et le résultat de leurs
cllbrls était pratiquement nul. Les plus fermes soutiens
de la Religion et de l'Etat monarchi(jue avaient raison
d'envisager l'avenir avec inquiétude.
Seuls les Jésuites ne désarmaient pas. En janvier 1759,
Helvetius (1) reçut l'ordre de se défaire de sa charge de
maître d'hôtel ordinaire de la Reine et le censeur Tercier
dut ahandonner ses fonctions. Dans son Journal, à la
date du 2 février, Barbier écrit : « On dit que c'est l'ou-
vrage de M. le Dauphin pour empêcher qu'on ne fasse
aucun ouvrage contre la religion et les mœurs » ; mais
le Dauphin et la Reine étaient directement inspirés par
les Jésuites, et Saint-Lambert n'a pas tort en disant : « Ces
rigueurs furent l'ouvrage des Jésuites » (2).
La situation des Jésuites en cette année 1759 est fort
bien connue. Ils sont maîtres absolus de la Reine, du
Dauphin et de leur entourage. Tous les mémoires du
temps le répètent. Loin d'abandonner Helvetius à sa
tranquillité, les Jésuites, voulant réaliser le vœu exprimé
par l'Archevêque de Paris et par la Faculté de Théologie,
essaieront, en s'appuyant sur la Cour dévote, d'amener
l'auteur de l'Esprit à un complet repentir, à un désaveu
absolu de ses œuvres, à une soumission totale aux
Révérends Pères. Le Père Plesse continuera à mener toute
cette affaire et les lettres recueilles par CoUin nous
feront connaître le détail parfois comique de ses intri-
gues.
G hangeant de tactique, quelques adversaires d" Helvetius ,
l'abbé Joannet entre autres, dans le Journal Chrétien,
essayaient de faire croire que l'auteur de l'Esprit expri-
mait dans son livre la pensée d'autrui et était l'instrument
(4) Cf. Keim, Ibidem, p. 422.
(2) Sainl-Lambert, dans Keim (Les plus belles pages), p. 304.
40 HELVEÏILS ET M.VIIAME DE l'OMPADOLH
inconscient dune conjuration antichrétienne (1). Celle
accusation désobligeante, insinuée déjà par le Procureur
général Joly de Fleury, et rai)pclant certains propos tenus
par Madame de Grafigny, par Madame du Dell'aïul ou
Madame de Beauvau, ou par d'autres personnes qui
n'avaient retenu de l'Espril que les lieux communs et
les citations d'autours, froissait vivement Helvclius, aussi,
en août 17o9, sa femme intervint-elle auprès de M. de
Maleshcrbes, directeur de la Librairie, pour oblcnir la
modération sinon le silence du rédacteur du Journal
Chrélicn {'!).
Cependant Helvclius recueillait tous les écrits donnant
un compte rendu élogieux de son œuvre et les adressait
à CoUin, c'est-à-dire à Madame de Pompadour, pour
« justifier sa protection » et avec l'espoir que le Roi aurait
communication de ces documents. Une lettre reçue par
Coliin le 29 septembre 17î)9 annonce l'envoi d'un extrait
de ce genre et nous montre combien Helvclius tient à la
bonne opinion du Roi :
Monsieur et cher ainy,
« Puisque Madame do Pompadour me protège, je crois devoir
justifier sa protection. Je vous envoie donc la traduction d'un
journal italien qui se débite dans le pais (3). Vous y verrez que l'on
(1) Daron Angol des nntoms, np. cit., il.ins lu /iciue Ifefxlnnui-
fiaire. p. litS, note i.
(2) Ibidem, p. 198-199.
(lî) Celle traduction csl conservée ihms le recueil lie i;o;lm. Klie
est intitulée : € Jugement que le journal italien intitulé Kstnitto
délia mteratura enropea per t'anno 1759, tomol, fiennajo, feb-
brajo, marin : C'est à-dire, l'rccis des ouvrages de liltératurc de
l'Kurope pour l'année 1709. Toin. I. Janvier, février, mars; a porte
du livre de l'ICsprit afirés avoir donn(; l'extrait rie cet ouvrage,
[lape rtfi B. Suit le texte italien et en regard, la traduction française :
« C'est un ouvrage ipii, inl'ailliltleiiienl apportera im grand avantage
à l'humanité, qui lui fournira des lumières telles que si on en veut
faire usage non seulement on se connaîtra mieux, maison apprendra
A l'UOl'OS DU LIVRE ET DE l'aFFAIUE « DE l'eSPRIT « 41
n'y croit pas mon livre aussy dangereux qu'on l'a voulu p(!r-
siiadcr icy, ce n'est pas les éloges que ce journal me donne (\m
m'engage a vous l'envoier, mais le dosir de vous faire voir, (pie
dans un pais aussy supersli.lieux que l'Italie, et ou les prêtres
sont armés du (lambeau de l'Inquisition, j'aurais vraisembla-
blement été moins maltrailté (pi'icy.
Ou en étois je, si Madame de l'ompadour ne m'eut pas protégé,
si In Koy eut été moins juste et moins bon, s'il eut d'abord prêté
l'oreille au cry de mes ennemis, et si la suspension d'espiit, qualité
si rare dans les liommes, si nécessaire dans un souveiain, et qui
forme en partie le caractère du Notre, n'eut pas laissé a la vérité
le temps de parvenir jusqu'à luy. Adieu mon amy je pars pour
Voré, je suis très facile que le respect que j'ay pour Madame la
Marquize, m'empêche d'exprimer aussy vivement que je le sens
tous les sentiments qu'elle m'a inspiré ; faites mille compliments
je vous prie a notre amy Q. a qui j'ai aussy tant d'obligation ;
je crois qu'il serôit bon que le Koy lut ce morceau du journal
italien.
Aimez moy toujours, et soiez bien persuadé de la reconnois-
sance, de l'estime, de l'amitié et de l'attachement, avec lequel j'ai
l'honneur d'être. Monsieur et cher amy.
Votre très humble
et très obéissant serviteur,
Helvetius.
à diriger, selon la morale, toutes ses actions. L'auteur néanmoins
(disons môme le granrl auteur) ne sera peut-être pas satisfait d'avoir
publié cet admirable production, parce qu'elle est du genre de ces
ouvrages qui, en illuminant ie genre humain, sont la cause de la
ruine de leurs auteurs.
M. Helvetius cependant doit se réjouir, étant très assuré de la re-
connaissance et de la grande estime qu'auront pour lui les vrais
sçavants, c'est-à-dire ceux qui conccv.int l)ien ses grandes idées, cette
brillante lumière qu'il a répandue sur cette variété de sujets inté-
ressants qui constituent son ouvrage, sauront excuser ses légères
négligences qui se [leuvent trouver dans un ouvrage d'un si grand
mérite, et qui ne sont autre chose q<ie des suites nécessaires de l'hu-
manité >.
42 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUU
En haut de la lettre, GoUin a mis la date de récep-
tion : « 29 septembre 1739 ».
Cet ami commun auquel Helvetius adresse « mille
compliments » en le désignant seulement par la pre-
mière lettre de son nom, est le médecin de M"" de Pom-
padour, le philosophe Quesnay, créateur du système
physiocratique, et c'était pour l'auteur De l' Esprit un
protecteur non moins utile que Collin. Mais laissons la
parole aux de Concourt ; « Bizarre opposition ! Tandis
que l'antichambre de la Reine retentissait de supplica-
tions et de prières appelant naïvement les punitions du
ciel sur la tête de Voltaire, il y avait dans Versailles,
dans ce palais de Louis XIV, le sanctuaire de la royauté,
un petit appartement attenant à l'appartement de M"'° de
Pompadour, où toutes les théories menaçantes pour la
royauté, le clergé, la noblesse, prenaient voix et gran-
dissaient dans la fièvre et la révolte de paroles de mort.
Ce petit appartement, cet antre d'honnêtes gens, le pre-
mier domicile de l'économie politique était habité par le
7naUre, ainsi les disciples appelaient le docteur Ques-
nay (1), que sa discrétion, lors dune attaque d'épilepsie
de la comtesse dEstrades, avait mené à la faveur de
M""' de Pompadour, et de la faveur de M""^ de Pompadour
au poste de médecin consultant du roi. Arrivé là, Ques-
nay était devenu une espèce de favori. Le roi lui avait
donné des armes de sa composition : trois pensées qu'il
avait prises, un jour, dans \\n vase de fleurs sur la che-
minée de la marquise, disant au médecin avec sa grâce
charmante : « Je vous donne des armoiries parlantes »...
C'était-là, dans l'appartement du médecin de la Pompa-
dour, que le premier club agitait pour la première fois
la déchéance de l'Eglise et de la monarchie (2). » Les
(i) Son poi-lrail est dans l'ouvrage des frères de (loncourl, p. 18i.
(2) Goncourl (K. el .1. de), Mai/nmi' de Pompmlnnr, (l'aris ISS8,
in-4o), p. ISM^-i.
A piiorns DU LiVHE ET DU l'ai-kaihi: « DE l'eSI'IUT » 43
frères de Goncourl sont cii général très sévère jjour
Quosnay cl pour tous les i)liilosopl)es, mais il est bien
vrai (juaiilour du j)li\siocralo se réunissaient souvent les
plus hardis penseurs du leiups et Helvetius était du
nombre. « Au rez-de-chaussée (1), le roi assiste, silen-
cieux et ennuyé aux délibérations de ses ministres; la
marquise est là, qui écoute et décide ; tout à l'heure, elle
viendra surprendre les raisonneurs intrépides fjui donnent
la r(''pli(}ue au docteur Quesnay, ou, quand ses occupa-
tions l'empêchent de leur rendre visite, elle demandera à
M™" du Ilaussel si elle a assisté au concile du jour et si
elle peut lui donner des nouvelles de ses protégés (2). »
C'est alors que Voltaire, écrivant à Helvetius le 13 août
17i)9 et lui demandant le nom du libiaire qui a im()rimé
l'ouvrage en anglais, lui dit :
" Je ne me console point que vous ayez donné votre
livre sous votre nom ; mais il faut partir d'où l'on est.
« Comptez que la grande Dame (3) a lu les choses
comme elles sont imprimées, et qu'elle n'a point lu le
Repentir du grand Fénelon... » (4).
(1) Rouslan (M.). Les Philosophes et la Sociefé française au
XVIII^ siècle, Paris, 1911, in-16, p. !)3.
(2) Dans ses Mémoires d'un père (Paris, 1827, iii-8 ; t. I«r, p. 286),
Marmontel contemporain d'Helvetius qu'il avait connu chez .Madame
rlc Tencin (t. 1, p. 206) cl chez le haion d'Ho)bacli (p. 223), écrit :
<i Tandis que les orages se formaient et se dissipaient au-dessus de
l'entresol de Quesnai, il ^'riffonnait ses axiomes et ses calculs d'éco-
noiuie rusliqut', aussi tranquille, aussi indifférent a ces mouvements
de la coiu', que s'il en eût été à cent lieues de distance. Là-bas on
délibérait de la paix, de la guerre, du choix des généraux, du renvoi
des ministres cl nous, dnHs l'entresol, nous raisonnions d'agriculture,
nous calculions le produit net, ou quelquefois nous dînions gaîment
Mvcc Diderot, d'.\leud)erl, Duclos, Helvetius, ïurgot, Buffon ; et
Madame de Pompadour, ne pouvant pas engager celte troupe de
philosophes à descenilre dans son salon, venait elle-même les voir à
table cl causer avec eux ».
(X) Madame de Pompadour.
(1) Edition des rpuvres d'Helvetius, t. V (Londres. 1781, in-8<'),
p. 232. C. Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 449-ibO.
44 HELVETIUS ET MADAME DE POMPADOUR
On ne saurait vraiment douter de l'influence qu'a pu
avoir sur l'esprit de Louis XV le voisinafje el la présence
constante de ce monde si nouveau, dont les propos lui
étaient répétés par M"" de Pompadour. Ces idées neuves
amusaient sans doute l'ennui de ce roi qui, en tolérant
leur libre expression autour de lui, ne s'apercevait pas
qu'il se laissait vaincre par elles.
Dans une lettre non datée, mais qui a dû être expédiée
dans les premiers jours du mois d'octobre 17o9, Ilelve-
tius insiste encore auprès de Gollin pour savoir si le roi
et M°"= de Pompadour ont lu l'extrait du journal italien
qu'il lui avait transmis par l'intermédiaire d'un '/ mon-
sieur Le Roy 1) qui est vraisemblablement Ch. Georges
Leroy, lieutenant des chasses du parc de Versailles,
connu comme collaborateur à ['Encyclopédie et auteur
de Y Examen des critiques du livre intitulé de l'Esprit,
publié à « Londres, 1759 )■ et consacré à l'apologie de
l'ouvrage d'Helvetius :
Monsieur et cher amy.
Monsieur Le Roy vous a remis une lettre de ma part avec
l'extrait d'un journal italien ; ozerois je vous demander si vous
en avez fait uzage, el si les deux personnes considérables (1) que
je desirois qui le lussent, ont jette les yeux sur cet extrait et si
cela a fait quelque impression. J'en reçois très souvent de pareil
des autres pais, mais je ne vous les enverroy pas, a moins que
vous ne crussiez nécessaire .le scais qu'on a la bas bien d'autre
chose a penser qu'a de pareilles mizeres, mais aussy comme cela
ne leur coûte qu'une minute d'attention, et je souhaite (jue cette
minute me soit favorable et détruise toutes les impressions défa-
vorables qu'on leur avoil donné de moy. Je connois votre cœur,
je scais que vous vous faites une alïaire d'obliger votre amy, et
je m'en repose entii^rement sur vous.
A propos d'alTaires, on arrête le paifmciit Hi-s liillii*; Hpi; riTiivs
(1) Le roi el Madame 'le l'ompadrmi-.
\ FUOPOS DU LIVHE ET DE L Ari'AlHF, « DE I. ESPRIT » 45
et des rescriplions et j'ay une {)arlii! de ma fortune surcespirets,
ma mere ayant tous ses biens sur mes terres : je vuus avoue mon
umy qu'il serait triste pour moy d'avoir été persécuté l'année
passée et d'être ruinée celle cy. Vous êtes plus a portée que
qui que ce soit par vos lumières et votre plii(;e de scavoir
a quoy on en veut venir, l'eut on espérer que ces elFets
reprendront leur cours ou faut-il s'attendre a être ruiné. Je
ne scais pas comment des dévots peuvent si ouvertement
violer la loj' naturelle, .le vous avoue que je suis très inquiet
non pas tant [lour moy que pour ma femme. Adieu mon amy,
aimez moy. Portez vous liien et permettez moi de vous assurer
de la vive reconnoissance et de l'attachement inviolable avec
lequel j'ay l'honneur d'être
Monsieur ^t cher amy.
Votre 1res humble
et très obéissant serviteur
Pourroi je vous prier de me mettre IIelvetu,!;.
aux pieds d'une certaine Uame (1).
\u dos de la lettre qui conserve la trace du cachet de
cire rouge on lit l'adresse : A Monsieur | Monsieur CoUin
à l'holel de | Pompadour | à Versailles, et le timbre de la
poste : REMALARD.
Helvetius confie donc à Collin ses ennuis d'ordre ma-
tériel. Très inquiet au sujet de la suspension du paiement
des billets des fermes, il attend de la part de son ami,
toujours bien informe, des renseignements capables de
le rassurer.
Pendant ce temps, le Père Plesse intriguait et s'agitait
dans un monde assez louche de courtisanes et de péche-
resses repenties. Le cœur de ces personnes est envahi par
l'amour du prosélytisme à l'heure où d'autreâ passions
ne peuvent plus y éclorc. Le Révérend Père, qui n'igno-
(I) Madame ite l'i)ni[iiiitoiir.
46 HELVETUJS ET MADAME DE POMPADOIU
rait pas cet état d'âme, avait l'ait de s'en servir au profit
de sa cause. 11 avait intéressé Madame de Scieux, courti-
sane de second ordre (1), ù la conversion d'Helvctius et
les lettres qui nous relatent ces événements sont assez
curieuses. F.,e Père Plesse écrivit à Madame de Scieux, le
10 octobre 1759 (Pi. VI) :
Madame
P. X (2).
La personne dont vous nie parlez m'a dit qu'elle alloit passer
l'hyver à sa campagne (3) : j'ai taché de l'en détourner et de
l'engager à revenir à Paris au tems ordinaire. Je ne sais ou
il prend ses conseils ; la source n'en est pas trop bonne, il faut
prier Dieu d'avoir pitié de cette ame égarée.
Je ne puis gueres savoir l'all'aire du inuet : il faudroit interro-
ger ses voisins, je n'ai point de caractère pour me charger d'une
vommission si délicate. Si le traitement qu'on lui a procuré est
injuste, le lems de façon ou d'autre dévoilera l'injustice. 11 ne me
convient pas de me mêler de ces sortes d'affaires. Je suis avec
respect
Madame
Votre très humble et très obéissant serviteur
Ce 10 octobre 1759. R. P. Plesse (4).
L'adresse au dos est formulée : « A. Madame | Madame
de Scieux. Rue de la | Harpe | A Paris. »
Après « Scieux » Collin a écrit en interligne : « maque-
relle de son métier » ; et après « Harpe » : « vis-à-vis les
Jacobins ».
(f) D'Argenson, dans ses .Mémoires (t. VIII, lSo6. p. 394-39;)), dil. en
(Ici-eiTilire 1754 : « L'on se plaint île l'anginenlalion «ics courtisanes
putiliqnes et de la cléhaucho alTreiisc île Paris. L'[on 'lil| ipie la police
insci'itlcs courtisanes, et qu'il y on a .niijourd'lini plus ilc trente mille
ainsi inscrites ».
(2) Ccsl à-flire Fax Christi.
(3) Au cliftlcau lie Voce.
(4) 1,0 nnni l'Iossc se termine p;ir un pain[ilie ipii pourrait ('■Ire
ronsiiliTi' coiniiio \s\ lollri' .•-■.
A l'iini'os ni; i.iviti: ici dk l'akkaihi: « ijk l'icspiiit >> 47
Collc! lellic arriva entre les mains ilc CdIIIii (jui la
lit i)arvciiir aussilôl à llelvelius. Le lîi dcecmbre suivant,
railleur do VlCs/iril adressait à son ami une lonf^ue lettre
dans laquelle il lui contait son aventure et rceunnuissait
(lii'il s'agissait do lui dans la première partie do la lettre
du Père PIcssc (PI. Vil) :
A Von-, ce lo décembre I75!t.
.Ii; ne puis vous exprimer, mon cher ainy, combien je suis
sensible aux mar(]iies (]"amilié que vous ne cessez de me donner,
.l'.ivois a coeur je vous l'avoue, de prouver a Madame de P. que
je n'elois pas tout a fait indigne des bontés qu'elle m'avoit
accordé. Je crois qu'en pareil cas il est du devoir d'un honele
homme de juslilier sa protectrice, c'est presque la seule manière
dont je puisse luy marquer ma l'cconnoissance, mettez moy donc
a ses pieds que je baise du meilleur coeur du monde. .le n'imagine
p.is mon amy que ce soit icy (i) qu'on m'accuze d'avoir tenu des
colloques ou des assemblées. Nous y sommes seuls ma lemmc et
moy, et n'y avons vu que du Tartre (2), un avocat des amis de
ma femme et des miens, qui ont passé quelques jours avec
nous (3).
■le vous diray donc que la lettre que vous m'envoiez et dont
la Jf" partie seule me regarde est du père Plesse. Voicy l'histoire,
t'ne femme jadis maqucrelle et pour qui j'avois par conséquent
une certaine vénération, me pria de passer chez elle lorsque la
Reine me lit défaire de ma charge. Je me rendis chez elle a sa
première ou ^^' sommation. Pourquoy vendre votre charge me
dit-elle en entrant. Parce qu'on ne veut pas de moy repondis-je.
.le puis tout a la Cour reprit elle et je veux vous y remettre en
graçe. (Jui se douteroit dis je en regardant les meubles de son
(1) \\\ chiMeau do Voré.
Ci) M. Du Tartre, notaire au Chftielet, était le notaire li'llelvolins
et [lassail aussi des actes pour .Mariamc de l'onipadour. t'.f. Keim,
He/oetius, sa vie et son œuvre, p. 178-179 el les frères deGonroiirl,
Mddnmr de t'ompadour, /hissiin.
(3) .Vprf's le mol Tartre, le texte piirinit et qm a été tinrié. Le verbe
ont a été laissé au pluriel.
48 IIELVETIUS ET MADAME OE l'OMPAHOtH
quati'i(Mnc(|uevoiis y fiis^iezsi puissante. .Ir [tiiisloiil surMiuliimc
la Duchesse de Villars, par eonséquetil sur l'nljhé de Sl.-Cir,
M. le Duc lie Liiviiuituion, M. le D. et la 11. Le déliul pi(|un ma
curiosité et il me parut ilrole ([u'une matiuerelle se vanta de son
cn'dil sur les Saints. Quoique je ne cru pas d'abord un mot de
tout ce qu'elle me contoil elle me dit cependant des choses si
singulières, elle eloil si bien informé de mon alVaire, dont elle
avoit disoil elle été instruite par les gros bonnets des jesuiltes
entre lesquels elle nomma le père Plesse ; (|u'il me prit envie de
m'assurer du (ail. Je la délie de faireveiiir chez elle le perel'lesse,
qui a mon grand etonni-ment s'y rendit deux jours après et (jui
m'assura qu'il ne tiendroit qu'a moy de me raccomoder avec la
Heine. Comme j'élois alors a ma terre de Brie (1) et que je ne
faisois qu'un voyage tous les deux mois de quatre ou cinq jours
a Paris, vous jugez bien que je ne l'ay pas vu souvent, mais a
mon dernier voiage du mois de septembi'e a Paris je l'allay voir
a mon ordinaire parce (ju'elle me divertit réellement, alors elle
m'assura que si je vuulois nie livrer aux jésnittes ils me feroient
avoir quelle jilace je voudrois. fjue je ne devois pas ni'etonner du
bruit qu'avoit fait la (lour dévote, que re n'etoit entre les mains
des jesuittes que des marionnettes dont ils lenoient les (ils, et
qu'ils faisoient agir et penser a leur grez, mais que sans eux je
ne devois rien e5perer,que M. de Choiseul, M. le Prince de Heau-
veau, M. le duc d'Aven (2), le lloy luy-m«)me ne pourroit rien
pour moy, qu'ils gouvernoienl la France comme l'ame le corps
sans que les membres qu'ils gouvernent s'en appercussent, qu'il
n'y avoit point de teles a Versailles ni de ministres en état de
leur résister. Voilà a peu près l'extrait dç son long discours. Je
vis encor le lendemain chez elle le père Plesse, parce qu'il me
(t) .\u cliàtcau de Liimigny, Soinect-Marne, cunlnn de Hozoy-
en-Hrie.
(2) Aven, Corrèze, arrondissement de lirive. Louis, (ils d'.Vdrion-
Maurice de Nnnillcs, d'alinrd comte d'.\ycn, pins duc |inr érection de
tV'vrior 17H7,naniiil ii l'aris le il avril ITKl et mourut dans ccHe ville
le 22 iioùl nm. Il devint maréchal «le IVanrc le 10 murs I77.'i. Il
était très aimé de Louis XV, près duquel il se trouvait lors de l'nl-
lenlal de Dnuucns (ii jiinvier 1757). Il épousa >!"« de Cossé-Hrissac
(guillotinée le 22 juillcl' t79i).
[•UOl'OS DU LIVUK ET DE L Al'I'AlUP: « DE L ESI'IUT
41»
paroissoil loujoui'S pliiisaiit de faire venir un jésuitte chez une
niiii|iif' lelle. Ce peri' me dit (|Lie si je revenois a Paris a la Suinl-
Marlin, on adoueiruil tout la bas. Mais comme je ne me fie point
aux ji''siiitt(!s, et i|ue <railleurs je ne veux ni faire de hassese ni
jouer riiipocrite comme ils voudroient (|ue je le fis, je ne me
suis point rendu a ses conseils. Vous sentez bien que je ne vous
donne icy que l'abrégé d'une très plaisante histoire dont je ne
vous cacheray rien et dont les détails vous feront rire. J'iray a
l'aris le 15 de janvier, je compte vous y voir ainsy qu'a Ver-
sailles ou je me llatte de pouvoir faire ma coura Madame la inar-
quize. Voila le premier de mes désirs je ne me soucie gueres du
reste. .\u reste je vous prie que tout cecy ne vous jiasse point.
Lesjésuittes s'en vengeroient sur cette pauvre maquerelle, et je
serois en vérité au désespoir de faire tort a aucune personne de
son ctal otsurlouta elle. Si vous croiez devoir en parler a Madame
de (1) demandez luy le plus grand secret. Adieu mon amy
j'ay bien peur que mon bavardage ne vous ait ennuie je me hâte
de finir. Vale et me semper ama. Ma femme vous fait mille
compliments.
Celte lettre écrite à un ami sûr est absolument sincère.
Helvetius a beaucoup fréquenté le demi-monde cl il est
d'une génération aimant les o tournées des grands ducs ».
Il reconnail et apprécie l'utilité de ce monde spécial en
raison des distractions et des plaisirs qu'il lui a pro-
curés durant sa brillante jeunesse cl avoue pour celte
partie de la société une « certaine vénération ». Toulcela
est bien dans l'esprit de ses écrits et particulièrement de
ses notes autographes publiées par Albert Keim. Dans ses
voyages à Paris, Helvetius adres.se à sa femme des épitrcs
passionnées, mais il ne croit pas porter atteinte à l'affec-
tion conjugale en rendant plusieurs fois visite à Madame
de Scicux qui le « divertit réellement ». D'autre part, le
Père Plesse qui connaît l'inHuencedes conversations par-
ticulières et est de ceux qui, se passionnant étroitement
(4) Blanc dans la lettre. 11 s'agit de Mailame de Pompadour.
30 HliLVETILS EX MADAMK DE l'OMl'AOlJL H
pour une idée, arrivent ù espérer trop l'acileinent les dé-
faillances de l'adversaire, n'hésite pas a compromettre sa
dignité en fréquentant une courtisane, heureuse, quant à
elle, de rehausser sa dignité en s'occupant de ces ulfaires
sérieuses. D'ailleurs le monde et le demi-monde se tou-
chaient d'assez près et quelques conversations suffisaient
pour établir des relations qui eussent semblé impossibles.
Madame de Scieux parla beaucoup sans doute, se vanta
au Père Plesse, comme elle se vantait en présence d'Hel-
vetius, et lejésuite, n'oubliant pas que le Christ avait tout
pardonné à Madeleine, pensa que la fin justifierait les
moyens et se lança dans cette aventure. Il nous semble
que le roi n'a rien dû ignorer de tout cela. La lettre du
Père Plesse tomba entre les mains de CoUin qui, avant
de l'adresser à Helvetius, la montra sans doute à Madame
de Pompadour. Louis XV, on le sait, n'avait guère le res-
pect du secret de la correspondance, et le goût passionné
de l'intrigue justifiait alors toutes les indélicatesses.
Oubliant les quelques plaisanteries renfermées dans la
lettre d'Helvetius et le caractère comique de la situation,
nous sommes aussitôt frappés par la description saisis-
sante qui y est faite du rtile et du pouvoir des Jésuites à
cette époque. Et, en vérité. Madame de Scieux n'exagé-
rait rien en révélant leur autorité sur l'esprit du Dauphin,
de la Heine Marie Leczinskaet de la Cour. Tout le monde
le savait et c'était chose admise. Le Dauphin a été« élevé
à la bigoterie par tout ce qui l'entoure (1) ». L'abbé de
Saint-Gyr, son ancien sous-précepteur, est devenu « son
seul conseil » (2). Madame de Villars a « infiniment
d'esprit » (IJ), c'est une « ancienne coquette » (4), elle
(1) Affienson (Mai-.inis Kcnif 'V), Journal et ;«'•»/!')«>«, édil. Bathery
{Soc. deÏHist. de Iratice), l. VII (ISGii), |). .114, 4 ocl. 1752.
(2) Ibidem, t. V(i863). p. 457, 5 mai 1749.
(3) Journal de liurbier, l. Il (1849), p. 330, septembre 1742,
après le 13.
(4) Barbier, Ibidem.
A l'IlOPOS DU LlVllK ET I)K l'aIFAIKE « UE l'esI'IUT » Kl
était 0 aiiparavaiil coininc toutes les feinines de la
cour» (1), mais elle « s'est mise dans la dévotion » et
est devenu « bigote des jésuites » (2). M. de la Vauguyon
est un ami intime fie l'abljé de Saint-Cyr (3) un » grand
dévot » (4), « grand bigot » (îj), « le plus favori des
menins » (G) de M. le Daupliin. C'est un monde « de
dévots en apparence mitigés, mais au fond, très molinistcs
et qui croyent que la Constitution (7) va triompher et
revoir les temps du feu roi pour les jésuites « (8).
Madame de Scicux, elle aussi, le croit. Elle est persuadée
que tous les amis d'Hclvetius, ' le duc de Choiseul, le
prince de Beauvau, le duc d'Ayen et le Roi lui-même ne
sauraient protéger l'auteur de t Esprit contre les effets de
la volonté souveraine des Jésuites. Et pour nous qui
échappons à la bassesse des intrigues du temps cette lutte
obscure est pénétrée de gravité et de grandeur, car nous
savons que le résultat de la défaite des uns et de la vic-
toire des autres fut la transformation de l'esprit public
et de la France.
Helvetius ne vint donc pas voir le Père Plesse à Paris,
à la Saint-Martin (11 novembrel7;J9).Il scntaitque letemps
des rétractations était passé et que l'appui discret de .
Madame de Pompadour et du Roi lui permettait de ne
rien craindre. Animé de cette haute intelligence qui permet
de saisir les motifs profonds et secrets des actions hu-
maines et ayant ce sens des choses ecclésiastiques si rare
chez les laïques même les plus croyants, l'auteur de
(1) Barbier, Ibir/em.
(2) Argenson (marquis ri'), Journal, VIII (1806), p. 394, décem-
bre 1734.
(:i) Argenson (d'), Ibidem, Vil (ISCo), p. 314,4 oct. 1752.
(4) .\rgenson (X\, Ibidem, Vil (IStjS), p. 306, 21 sept. 1752.
(5) Argenson (d'), Ibidem, Vil (1865), p. 314, 4 oct. 1732.
(6) Argenson (d). Ibidem, i oct. 1732.
(7) La Constitution Unigenilus.
(8) Argenson (d), Ibidem, 1 (1859), p. 234. mars 1737.
ù2 HELVETILS ET MADAME UE POMPADOLH
l' l'esprit pardonna au Pèir PIcsse, sachant bien que la
conception humaine de l'amitié doit céder le pas à l'amour
du prosélytisme qui s'impose à la conscience d'un prêtre.
Saint-Lambert nous laisse entendre que le Père Jésuite
devenu vieu\ et sans ressources ne put refuser les secours
discrets qu'llelvetius lui lit parvenir avec cette délicatesse
que tous admiraient en lui en ces circonstances (1).
Dès l'année 17G0, il semble que les esprits soient suffi-
samment apaisés pour qu'Helvelius songe ù retourner
plus souvent à Versailles. Il promettait à Gollin d'aller l'y
voir en janvier et de " faire sa cour » à Madame de
Pompadour. .\ l'étranger, l'auteur de l'Esprit jouissait
de la plus grande estime et les personnages les plus
illustres, les rois eux-mêmes, tenaient à lui exprimer
l'admiration qu'ils éprouvaient pour l'ouvrage /^e/'/f.f/jrt^.
Ces témoignages d'estime flattaient Ilelvetius, mais bien
qu'il put désormais compter sur le Roi et la Marquise, il
avait surtout à coîur d'obtenir leur approbation qui lui
semblait plus précieuse que les lettres bienveillantes
d'étrangers poussés par ce sentiment assez complexe, qui
porte les hommes à admirer des œuvres étrangères dont
les beautés les charment sans que le succès ou les
défauts même de ces œuvres puissent leur porter préju-
dice. La Reine de Suède, qui s'était fait lire deux fois
l' Espj'it, avait confié à M. Beylon, son secrétaire, le soin
d'exprimer à Helvelius l'estime en laquelle elle tenait
l'auteur et son œuvre. M. Beylon écrivait à Helvetius le
10 février 1701. Aussitôt celui-ci adresse à Collin un
extrait de cette lettre élogicusc, lui recommande de le
faire lire à Madame de Pompadour et de prier celle-ci de
le montrer au Roy :
.Je scais mon cher amyquR c'est vous obliger que de vous pro-
curer les moiens de me rendre service. Je vous envoie donc copie
(t) Cf. Keim, Ilelvetius (\^ts plus hellcs pages), p. 10.
KI.VF.IIIS l.l MVKWII-; l>i: l'f)MI'M)lll II
's.
- . I / ' C^
I * ' ■
M'
vil. — I.K.TTIiK Vl TOIIIIM'HK l>r l'KIÎK I'I.E<SK
1 «V, i
A PKOPOS DU LIVRE ET DE LAFFAIUE U DE l'ESPKIT » 53
(l'une lettre que M. Beyloii lecteur de sa raugeslé la Keine de
Suéde m'a écrit de sa part (V).
Comme celle lettre est courte, ijuelle est de la pari d'une Keine,
peut eslre trouverez vous le moment de la lire a Madame de Fom-
[ladour. Gomme elle a de la bonlé pour moy, il faudrait la prier
de la faire lire au Roy.
Si je n'ay pas l'approbation de toutes les Reines, pourquoy
celle de Madame de Fompadour et de la Reine de Suéde ne vau-
droit elle pas celle d'un autre.
Adieu mon amy, aimez moy toujours. Je compte aller bientost
vous embrasser a Versailles.
Vale et me semper ama.
Helvetics.
L'auteur de l'Esprit avait le droit d'attacher beaucoup
(le prix à l'estime de .Madame de Pompadour, car, à
l'exemple de la Reine de Suède, la Marquise approuvait en
connaissance de cause les œuvres d'Ilclvetius qu'elle lisait
avec attention. Voltaire, au courant de la question en témoi-
gnait le 13 août l7o9 en écrivant à son ami : « la grande
dame a lu les choses comme elles sont imprimées » (2).
L' « Affaire de l'Esprit » est donc terminée en 1761 et elle
a duré plus de deux ans.Les documents nouveaux que nous
(1) Voici cette copie- conservée dans le Recueil de Collin.
t Extrait d'une lettre de Stockholm du 10 février 1761.
J'ai l'honneur de lire l'Esprit devant Sa .Majesté qui en entend la
lecture pour la sccondi? fois avec un plaisir toujours nouveau.
Dans un de ces moments fréquents chez la Keine où l'on sent avec
transport une vérité présentée dans son vrai jour, Sa .Majesté m'a fait
l'honneur de me dire : C'est un excellent homme que cet Helvetius.
Que je voudrais le connaître, le voir, m'entretcnir avec lui ! Je vou-
drais au moins qu'il scùt tout le plaisir qu'il me donne... Ecrivez-lui
de ma part, combien je l'estime : vous le connaissez t (lomment vous
avez été à Paris sans le voir ? N'importe, écrivez-lui, il y aurait de
l'ingratitude à tant user de son bien, sans lui dire qu'on le sent ».
VoilA, Monsieur, un ordre qui m'a été répété plusieurs fois depuis ».
Cf. Keim, Helvetius, sa vie et son œuvre, p. 472-473. Le Recueil de
Collin renferme aussi une copie de la lettre du baron de Breteuil,
ambassadeur de l'Yance à Saint-Pétersbourg, du 10 déc. 1760 (Cf.
Keim, ibid., p. 473).
(2) Cf. Keim, ci-dessus, p. 43, note 4.
4
34 HELVETIUS El MAUAMK DE l'OMl'AUOLU
avons présentés nous porinetlent de la mieux connaître et
d'évoquer plus puissaïuuieul les passions ([u'clle a agitées.
Tous les pouvoirs, le spirituel et le temporel, tous ceux
qui détenaient en France quelque autorité sont entrés sans
aucune réserve dans cette lutte, ont dévoilé leurs moyens
d'action et leurs faiblesses, et nous ont ainsi donné la pos-
sibilité d'apprécier l'étendue de leurs forces à l'heure où
s'engageait celte grande lutte des idées durant laquelle
s'aflirmeront les principes qui inspireront la pensée des
hommes de la Révolution. Voilà pourquoi cette u Affaire
de l'Esprit «.épisode de la vie de Claude Adrien Helvelius,
est intimement liée à l'histoire générale de notre pays.
Ces événements éloignèrent définitivement Hclvetius
du monde de la Cour, et engagèrent le philosophe ù se
consacrer entièrement à sa famille, à ses amis, à l'étude et
auxvoyages. Il visita l'Angleterre et l'Allemagne et prépara
son traité De l'JJof/ime qui fui publié en 1772 (1), après sa
mort survenue le 20 décembre 1 771 (2). Sa pensée survécut.
Elle inspira les hommes de la Révolution, et des travaux
modernes consacrés à l'étude approfondie de son œuvre
ont, consacré l'immortalité de l'auteur de l'Esprit. Cette
constatation nous remet en mémoire les paroles prophéti-
ques par lesquelles l'archevêque de Paris, Christophe de
Beaumont, terminait son Mandement du 22 novembre 17u8
portant condamnation du livre De l'Esprit : « En le pu-
bliant, il a mis dans le monde le germe d'une séduction
dont il n'est pas même en son ])Ouvoir d'arrêter le cours(;{).»
Chartres. !) novembre 1912.
(I) l.a hililiojrrnpliic! lics iriivres irHolvotiiis se iniiivc li.ins Koini,
l/ph—lius, sa vie et son œurre, p. 7li-7l">. /fctvefiiis (rolloriion des
plus bollos paf.'csi, p. 3:t3-334, el ilans Sùvcrac, op. cit., (il'apri'S
Keiiii), p. 37-30.
(2) La généalogie des ascendanis d'Ilelvctiiis sp^*OH«c dans Kcini,
Helvetins, sa vie et son œuvre, p. .')98-399. ^"'■.vt ■'•' .'^ ..N,
(3i Uilnilrmi'nl. nnnp SK / i"' ' ^ *
(3) .Mandement, page 26.
AI'I'K.MUCK
LES DATKS DKS l'Itl.NCIl'AI \ hVÉ.NE.ME.NTS
DAXS L' « AFKAI1{E DE L'ESI'UIT »
1715, janvier. — iVaissanrK de (ilaïuie Ailrien I[flvptiiis.
1738. — Helvetiiis, fermier général.
1748. — Lettre h Montesfininii au sujet de VEsprit des Lois.
1749. — llelvetius maître d'hôtel de la Reine.
1751, 17 août. — Son mariage avec 1M"« Anne-Catherine de
Ligniville d'.\ulricourt.
1755. — .Mort de Jean Claude Adrien Ilelvetius, médecin de la
Reine Marie Leczinska, piVe d'IIelvetius.
1757, 5 janvier. — .\ltentat de Damiens, contre le roi Louis XV.
1757. — Déclaration royale portant la peine de mort contre les
auteurs d'écrits hostiles à la religion.
1758, 12 mai. — Privilège du roi pour l'impression du livre
de l'Esprit.
— 27 mai. — .Approbation du censeur Jean Pierre Tercier.
— juin. — Ilelvetius distribue à ses amis les premiers tirages
du livre de l'Esprit.
— 29 juin. — Helvetius, à Voré, reçoit la lettre de de Males-
herbes, directeur de la librairie, auquel l'inspecteur
Salley avait signalé la « singularité » du livre de l'Esprit.
30 juin. — Helvetius part h Paris.
— 2 juillet. — Lettre du Père Plesse à Helvetius.'
— 4 juillet. — Lettre explicative d'Helvelius à de Males-
berbcs.
— 15 juillet. — Le livre de l'Esprit rstrépamlu dans le com-
merce.
56 APPENDICE
1758. 6 août. — Lettre de l'a vocal général au l'.iili'infnt.l()ly de
Fli'ury, dénonçant à de Malesherbes lu livre de l'Espril.
— 10 août. — Arrêt du Conseil d'État révoquant le privilège
du 12 mai.
— vers le 15 août. — 1''" rétractation d'ilelvetius, sous forme
do lettre au l'ère Plesse.
— 18 aoât. — Lettre d'Ilelvetius à de Malesherbes annon-
çant cette rétractation.
— 29 aoûtt — Lettre de Joly de Fleury à de Malesherbes
réprouvant l'imprécision de la rétractation d'Ilelvetius.
--v«rs le 30 août.— 2'^ rétractation d'Ilelvetius.
— 1"" septembre. — Le livre de l'Esprit est déféré à la Faculté
du Théologie.
— 3 septembre. — 1"^ lettre d'Helvctiiis à Collin.
— septembre. — Le Journal de Trévoux iji'suite), condamne
lu liure de l'Esprit.
— septembre, reçue le 27. — 2' lettre d'Helvetius à Collin.
— 12 novembre- — Les Nouvelles ecclésiastiques (Janséniste),
condamnent le livi'e de l'Esprit.
— 22 novembre. — Mandement de l'archevêque de Paris,
Christophe de lîeaumont, condamnant le livre de
l'Esprit.
— novembre. — Impression de 1' « indiculus propositionum
extractarum ex libro cui titulus <i de l'Esprit », par la
Faculté de théologie.
— 3 décembre. — Dépêche ordonnant h M. Gervaise, syndic
de Sorhonne, de faire en sorte que la Sorbonnc n'entre
pas dans une censure détaillée du livre.
— 7 décembre. — Helvetius et sa femme rendent visite à
(;hoiseul.
— 9 décembre. — Lettre rassurante de Choiseni à Helvetius.
— 12 décembre. — Mort de Madame di- Caligny. tante de
Madame Helvetius.
— décembre, reçue le 18- — 3" lettre d'Helveliiis à Collin.
— 20 décembre. — Lettre du (Cardinal l'assionei à Helvetius.
— fin décembre. — Helvetius envoie à Chauvclin, chanoine
du .Noli-u-l)ame et conseiller au Parlement, l.t Ipltre du
cardinal l'assionei.
APPENDICE 57
1759. 10 janvier — Dépêche au procureur g(!n<?ral, Joly de
l''liMiiy, lui enjoignant d'agir avec circonspection dans
l.'i [)Oursuite du livre de l'Esprit.
— 11 janvier. — Apn'^s examen de théologiens, les car-
dinaux inquisiteurs généraux donnent leur avis sur
le livre de l'Espril.
— 21 janvier. — 3" rélrataction d'ilelvelius, adressée au
Parlement.
— 23 janvier. — F^e livre de l'Esprit est déféré au Parlement ;
des commissaires sont nommés pour l'examiner.
— 31 janvier. — liref du pape Clément Xlll condamnant le
livre de l'Esprit.
— Janvier. — Helvetius doit se défaire de sa charge de maftre
d'hôtel de la Heine.
— 6 février. — ArnU du Parlement portant condamnation du
livre de l'Esprit
— 10 février. — Le livre de l'Esprit est lacéré et hrillé nu
pied du grand escalier du Palais.
— 9 avril. — Censure de la Faculté de théologie condamnant
le livre de l'Esprit.
— août. — Madame Helvetius intervient auprès de de Males-
herbes pour faire cesser les calomnies du Journal
Chrétien.
— septembre, reçue le 29. — 4" lettre d' Helvetius à Collin.
— Premiers jours d'octobre. — ô" lettre d'Helvetius à Collin.
— 10 octobre. — Ivcttre du Père Plesse à Madame de Scieux.
— 15 décembre. — 6* lettre d'Helvetius à Collin.
1761. 10 février. — Lettre du lecteur de la Heine de Suède à
Helvetius.
— février-mars. - 7" lettre d'Helvetius à Collin, accompa-
gnant l'envoi d'un extrait de la lettre précédente.
1771. 26 décembre. — Mort d'Helvetius.
M. J.
o8
TABLK DES GRAVURES
1 . Portrait d'ilelvelius, gravé chez Auguste de Saint-Aubin, d'a-
près Van-Loo.
2. Portrait de Madame llelvetius. d'après une miniature de la
collection Alfred Dutens.
3. Es libris d'Helvetius père.
4. Ex libris de Collin.
5. Enveloppe d'une lettre d'Helvetius à Collin (lettre du 3 sep-
tembre 1738), avec le cachet aux armes d'Helvetius.
6. Autographe d'Helvetius (lettre de fln septembre 17.j8).
7. Lettre autographe du Père Plesse.
8 Autographe d'Helvetius (lettre du 13 déceml}r£.1759).
B Jusselin, Ifeurice
204.6 Helvetius et Madame
J87 Pompadour
cop.2
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